"Un homme de pensée, honnête et raisonnable": le meeting de Dunkerque vu par les participants
19 janvier 2012
Plus de 1.500 personnes ont assisté à la première grande rencontre publique de François Bayrou, le 19 janvier à Dunkerque. Retour sur cet événement fondateur, au travers des regards des participants.
Dès 17 h 45, les habitants de la region ont commencé à affluer. "C'est la première fois que nous venons à un tel événement politique", ont expliqué Renaud, 27 ans et Judith, 24 ans, venus de Lille : "Je ne suis pas fan de politique spectacle et je sais qu'avec lui, ça ne sera pas le cas, il y aura du fond !"
Alain est a fait spécialement le trajet depuis la région parisienne, pour assister à ce "premier grand discours" du candidat à la présidence de la République. "Je pense que c'est important d'être là, son projet commence enfin à être bien entendu", s'est-il enthousiasmé. D'autres sont même venus d'encore plus loin pour pouvoir dire "J'y étais !" à l'instar de Pierre, originaire du Jura : "C'était important pour moi de participer et d'aider ce soir, pour soutenir François Bayrou ".
Des sympathisants de toutes générations ont ainsi tenu à faire le déplacement pour voir le discours d'un "homme de pensée, honnête et raisonnable", comme le décrivent Marie-Paule et Bernard, 65 ans, tous deux d'une commune non loin de Dunkerque : "nous pensons qu'il tiendra compte de ceux qui ont été oubliés jusqu'à présent".
À 18 h 30, les agents de la sécurité ont laissé entrer le public à l'intérieur du "Kursaal". Certains se sont procuré des T-shirts arborant le slogan "Irrésistible", avant de se diriger vers la salle où le discours allait se tenir. Au même moment, une banda faisait irruption dans la salle, s'ajoutant à l'excitation déjà palpable.
À 19 h 30, l'homme que tout le monde attendait pénétra par le haut de la salle, fendant la foule et serrant les mains sous des applaudissements nourris. La rencontre pouvait commencer !










Beau discours qui révèle l'amour de la France, du Peuple, de la culture et d'une certaine morale. Seul problême, l'Europe de Bruxelles dont ce réclame traditionnellement ce courant de pensée (le centrisme) est , d'une certaine manière à l'opposé de tout cela.
REFLEXIONS SUR LE DISCOURS DE DUNKERQUE
Bonne tonalité générale : de la vigueur, de la chaleur, un souci de donner de grandes orientations sans oublier les références concrètes. Souci d’ancrage aussi bien historique que géographique (la référence à l’histoire de Dunkerque) : on ne s’adresse pas à un pays abstrait. Les références culturelles ne sont pas plaquées et laissent des images fortes : les quatre cavaliers de l’Apocalypse, le grognard de L’Aiglon, La rose et le réséda. L’exercice pratique de calcul mental est une trouvaille : cela vaut beaucoup mieux que toutes les jérémiades sur la perte des savoirs fondamentaux.
Le concept général de « résistance » est bien choisi, surtout quand il est associé à « reconstruction », malheureusement un peu oublié par la suite. Il faudrait dire nettement qu’on le substitue à la mode de l’ « indignation » qui n’est pas vaine, mais qui n’est que le préalable critique : c’est les Lumières avec seulement Voltaire, sans Rousseau ni Condorcet. Cela va avec l’idée forte du début de « ressaisissement de la volonté nationale », qui n’est pas que récrimination, ni même que « résistance », mais réappropriation du rôle du « citoyen » (autre terme justement mis en avant) comme acteur de la transformation sociale.
En ce sens, la réhabilitation du « populisme » est bien venue, de même que la volonté de s’adresser aux « petits, aux obscurs, aux sans grade ». Il faudrait peut-être en profiter pour faire un sort au concept de « classe moyenne », inventé par des sociologues qui n’ont pas lu Marx (les socialistes français ne l’ont d’ailleurs jamais lu) : c’est une classe qui n’existe pas, il n’y a que ce qu’il appelle les « petits bourgeois », qui sont économiquement des prolétaires, et idéologiquement des bourgeois, vivant dans la terreur du déclassement, et jouissant des miettes que leur abandonne la bourgeoisie, ravie du renfort idéologique qu’ils lui apportent, mais se gardant bien de partager avec eux ses privilèges). [cela n’étant évidemment pas tout à dire dans un discours public !]
Il est courageux d’affirmer que la situation actuelle n’est de la faute ni du système bancaire international, ni des multinationales, mais est le résultat d’une co-responsabilité du gouvernement et de l’opposition dans un « dépenser-plus » généralisé, qui s’exprime aussi en « manifestant quelquefois dans la rue ». On ne peut sans doute pas se permettre de pointer plus nettement les inefficaces manifestations (par exemple contre la réforme des retraites), mais il doit être possible de dire que l’addition de multiples revendications catégorielles, ou la désignation de boucs émissaires, même s’ils ne sont pas innocents, ne fait pas avancer dans la recherche d’une solution globale, et même conforte ceux qui ont intérêt à entretenir la confusion pour préserver l’immobilisme du système.
La volonté de « plus produire en France » rejoint les analyses de Jean-Louis Beffa, en opposant l’économie des services, utile pour l’emploi immédiat mais peu efficiente sur le plan des exportations, et demandant qu’un modèle producteur vienne remplacer le modèle financier. Une conséquence pratique serait peut-être de redéployer l’aide à la création d’entreprises vers une aide aux développements d’entreprises, une certaine taille étant nécessaire pour mettre en oeuvre des productions (voir encore une fois l’exemple allemand, où la taille des PME est notablement plus importante qu’en France) ; une autre de revoir dans les systèmes de formation (du moins ceux qui dépendent de l’éducation nationale) la proportion commercial-financier par rapport aux sciences et techniques (FB fait un éloge de l’ingénieur de production, mais il n’en tire pas de conséquences).
Un certain nombre de thèmes en restent au niveau de la déclaration de (bonne) intention, sans déboucher sur des propositions : l’écologie, la place des femmes, les associations, le problème du logement.
L’école est abordée plus longuement. Il est bien de démonter la proposition démagogique de créations de 60 000 postes en montrant qu’on n’en a pas les moyens, qu’on ne trouverait pas les candidats, et que le problème n’est de toute façon pas quantitatif. Il est courageux de rappeler les échecs. Mais les remèdes proposés le sont moins, et le retour des formules convenues guette. Faire l’éloge des enseignants en disant qu’ils sont « en première ligne » incite à rappeler que dans une armée bien organisée, il n’y a pas que la première ligne, mais aussi des lieux où se reconstituent et se préparent les réserves, sans compter que cette présentation de l’école comme une ligne de front contrevient à la sérénité qui devrait y régner. Proposer de généraliser « les méthodes des enseignants qui réussissent le mieux » relève du bricolage, mais plus gravement divise le corps enseignant entre efficaces et moins efficaces, et introduit les clivages et la suspicion là où il faudrait au contraire l’unité dans l’effort. Enfin, il est bien d’inviter au repérage le plus précoce possible des difficultés pour proposer des formations adaptées, mais il faut avoir le courage d’en tirer les conséquences en renonçant à l’idée du même parcours pour tous du CP à la troisième (personne ne l’a eu, ni à droite ni à gauche, tant cette construction est valorisante et rassurante pour ceux qui n’en sont pas les victimes).
Il y a enfin les silences. Deux exemples, de nature et de poids différent. C’est bien de dire sa compassion aux mères qui élèvent seules leurs enfants, de plus en plus nombreuses. Mais quid des homosexuels, qui demandent justement d’avoir la possibilité d’adopter ensemble et d’exercer ensemble l’autorité parentale, alors que la législation les contraint à le faire séparément ? C’est bien de faire l’éloge de Marc Sangnier, mais cela frise la falsification historique par omission de ne pas dire que Le Sillon était un mouvement social catholique, à ce titre condamné par Pie X en 1910. Bonne occasion de rappeler que les religions ne sont pas par nature des foyers de réaction, et que leur prise en compte peut être pour un état laïc l’occasion de soutenir à l’intérieur d’elles-mêmes ceux qui sont en accord avec ses valeurs (il n’y a rien sur l’islam dans le discours de FB).
Enfin, le statut de l’exemplification n’est pas homogène dans le discours. Il y a des moments très concrets, et très heureux. Le rappel de la réponse de F.Miterrand quand on lui demandait avec quelle majorité il gouvernerait en 1981. Beaucoup moins importante, mais tout aussi judicieuce, l’évocation de Lejaby à propos du produire français. Mais à quoi bon l’incantation sur la nécessité d’une formation incluant la culture générale, si on n’en évoque pas quelques conséquences concrètes : La Princesse de Clèves au programme d’un concours de recrutement, où la suppression de l’épreuve de culture générale au concours d’entrée à l’ENAn, en attendant d’autres concours (M. Descoing, par ses relations autant par son mode de vie que par ses relations, appartenant incontestablement aux milieux que fustige FB).
Il y a deux éléments à éradiquer : le Béarn et le béret basque, non comme souvenirs (nous en avons tous et c’est heureux), mais comme valeurs. L’évocation de la République du Béarn fait sourire – on peut soutenir que la Vendée a été victime d’un génocide, mais de là à exalter Charette ou La Rochejacquelein comme héros de la démocratie…), et depuis la fin de la première guerre mondiale, le peuple ne se confond plus avec la paysannerie. Il serait d’ailleurs tout aussi abusif – même si moins faux quantitativement – de la confondre avec les banlieues, et l’évocation des capuches par Nadine Morano n’est pas plus heureuse que celle des bérets de FB. Il faut laisser à la diversité sa richesse, et ne pas lui proposer des images dans lesquelles elle ne se reconnaîtra pas, et qui l’excluront.
Reste le problème, et qui n’est pas mince, de la réception du discours. Elle est quasi nulle. Tout au plus quelques commentateurs facétieux ont-ils tenté de relever les occurrences du mot « peuple ». « 20 », dit l’un ; « 46 », prétend l’autre. Le résultat est le même que celui des deux pages de François Hollande en tête de Libération. Mais les intérêts ne sont pas les mêmes. Hollande a intérêt à un discours vide, pour laisser jouer mécaniquement ce que FB appelle justement les « vases communicants » : il prendra la place de Sarkozy comme Rajoy à pris celle de Zapatero, le fait que les choses se jouent en sens inverse prouvant que l’idéologie n’a rien à y voir. Mais dans le cas de FB, seul un discours plein peut détourner les électeurs de la tentation d’une passivité résignée dans l’alternance.
Au-delà de la nécessité de balayer plus largement le champ des propositions possibles, et qui ne sont pas nécessairement coûteuses, voire source d’économies (un commentateur s’étonnait ce matin du silence sur l’organisation territoriale), de les concrétiser, il y a celle de dessiner un idéal commun, dépassant la diversité des intérêts catégoriels. Julia Kriteva proposait, dans un article publié par la revue Etudes (janvier 2012), face aux « dérives sectaires, technicistes, qui favorisent aujourd’hui l’automatisation en cours de l’espèce humaine », d’ « oser l’humanisme, en bâtissant des complicités entre l’humanisme chrétien et celui qui, issu de la Renaissance et des Lumières, ambitionne d’élucider les voies risquées de la liberté ». C’est évidemment le fait que ces propos émanent d’une intellectuelle qui, au début des années 70, militait dans les rangs des marxistes pro-chinois qui les rend intéressants. Pas plus qu’aucun de nous, elle ne peut vivre dans but, et si l’un disparaît, elle en invente un autre.
Jean-Yves DEBREUILLE
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