"Relations internationales, défense : quelle place pour la France ?"
Prononcé par :
François Bayrou le : 22 juin 2006
S'il est légitime que le Président de la République assume une responsabilité majeure, cette politique ne doit pas être interdite à l'expression du Parlement, à ceux qui représentent le peuple français. Les nouvelles institutions doivent offrir le droit et le devoir de participer à la réflexion sur la politique étrangère du pays.
Discours de clôture de François Bayrou
Colloque " Relations internationales, défense : quelle place pour la France ? " -
22.06.06
(Seul le prononcé fait foi)
Je veux exprimer notre gratitude à tous les intervenants et à tous les participants de cette
journée, qui permet d'introduire le débat sur la vision et les changements nécessaires en matière
de politique étrangère, à quoi il faudrait ajouter une réflexion sur les relations internationales
dans leur ensemble, et en matière de politique de défense.
Je voudrais dire ce que j'ai retenu de la journée, et ainsi tracer les orientations majeures
du débat que nous aurons entre nous dans les mois qui viennent et qui devrait s'achever au premier
trimestre 2007, pour présenter aux Français notre proposition politique.
Je voudrais marquer fortement les inflexions nécessaires :
Première rupture nécessaire, elle est institutionnelle et concerne le statut de la politique
étrangère en France. Nous sommes intervenus depuis très longtemps pour dire qu’il nous
paraissait complètement anachronique, régressif, que la politique étrangère fût regardée comme
étant interdite à la représentation nationale. Le principe du "domaine réservé" est, à notre avis,
une faiblesse française. La politique étrangère est au cœur de chaque politique, de chaque
Etat, coresponsable de l'avenir de la planète.
S'il est légitime que le Président de la République assume une responsabilité majeure, cette
politique ne doit pas être interdite à l'expression du Parlement, à ceux qui représentent le peuple
français.
Les nouvelles institutions doivent offrir le droit et le devoir de participer à la réflexion
sur la politique étrangère du pays.
1ère conséquence formelle : le Président de la République, doit assumer un grand rapport
annuel devant le Congrès - qui rassemble l’ensemble du Parlement français, un discours sur
l'état du monde, et le Parlement doit retrouver le droit à écrire des résolutions - qui ne
s'imposent pas au Président de la République. Cette question a été largement abordée, pour nous,
lors du débat sur l'adhésion de la Turquie. Les parlementaires n’ont pas eu le droit de
donner leur avis sur le sujet. C'est une première rupture qui ne fait que retrouver le cadre d'une
démocratie de plein exercice.
2ème inflexion, qui tient à la philosophie de la politique étrangère de la France. La
démocratie n'est pas un luxe de pays riche, elle n'est pas le fruit du développement. La démocratie
c'est le développement, et même dans un grand nombre de cas, la condition du développement. Tous
les hommes y ont droit, pas seulement ceux qui ont la chance d'appartenir à un pays riche, et cela
doit devenir la ligne principale de la politique étrangère française. Cela tourne la page sur ce
qu'on a appelé ce matin le "relativisme intéressé" - on accepte les dictatures si elles contribuent
à un ordre international qui nous arrange. Ce qui veut dire : soutien actif aux opposants qui
portent le poids, lourd, rude, des dictatures.
Cela emporte un certain nombre de conséquences :
La France doit respecter elle-même ce qu'elle exige des autres. Cela impose que toute
intervention de sa part doit se faire dans le cadre d'un mandat de l'ONU. Peut-être cela
impose-t-il une transparence plus grande des accords de défense. Je pense notamment à l'Afrique et
à la Côte d'Ivoire.
Cela exige une réflexion sur la dette. Il est anormal de faire rembourser aux peuples des
sommes qui ont été détournées par les tyrans qui les opprimaient. Cette dette doit être annulée,
cela servira de leçon à ceux qui prêtent de bon cœur à des dirigeants, en sachant à l'avance
l'usage détourné qui en sera fait.
Cela exige aussi que l'aide internationale à laquelle la France participe comme décideur,
soit conditionnée au respect de l'état de droit, notamment à des élections libres. Ce ne sont pas
nécessairement des élections qui donnent comme vainqueurs les plus démocrates ! La question touche
au degré du droit, ou du devoir, d'ingérence. Mais rien ne peut se construire à long terme sur
l'étouffement des opinions. On a vu que ceux qui essayent d'étouffer ces opinions sont parfois
obligés d'aller plus loin, dans le sens de l'islamisation, que ceux qu'ils combattent.
La politique française a besoin d'un assainissement en profondeur.
Tous ceux qui sont familiers des instances européennes ont été frappés par le remarquable
succès britannique pour l'installation de responsables dans les instances européennes, l'occupation
des postes-clés, une politique de management des hommes qui a beaucoup apporté à la cause du
Royaume-Uni à l'intérieur de l'Union Européenne. C'est un travail qui devrait être conduit par la
France de la même manière.
Nous l'avions réussi pendant des décennies au début de l'Union européenne. Les hauts
fonctionnaires français qui occupaient des postes de responsabilité dans les instances de l'Union
ont été légion, ils ont beaucoup servi l'Europe et ils n'ont pas desservi les intérêts français. Il
y a comme un effacement de la France au sein des organisations européennes et internationales.
Il y a une politique à conduire pour être présents aux postes de responsabilité. Trop souvent
en France, on considère ces institutions comme un point de passage.
Je voudrais aborder en quelques mots les problèmes de défense et de sécurité.
Tout le monde a à l’esprit, les éléments de ce monde qui a changé. L’effacement,
l’éclipse peut-être, de la menace soviétique, et en même temps la prolifération des menaces
identitaires, ethniques, religieuses ; déséquilibres au détriment de sociétés traditionnelles, la
déstabilisation de sociétés structurées, le changement de visage de la guerre, de plus en plus
civile, de plus en plus urbaine, utilisant à la fois des moyens ultra-technologiques, les
satellites et lasers, et les moyens les plus archaïques, la guerre économique dont vous n'avez pas
voulu parler Monsieur Caillaud mais extrêmement importante, la guerre d'opinion. Tout cela exige
d'autant plus de réflexion que ces questions de sécurité n'ont pas encore été reformulées.
On a prolongé des choix des années 70-80 tout en divisant par deux le budget, en termes de
part du PIB. Cela exige des réflexions, des chapitres nouveaux pour une politique de défense :
Orientation de moyens supplémentaires massifs en direction de la technologie et de la
recherche. Presque chaque recherche militaire a des applications civiles. C'est l'ensemble de
l'appareil de recherche et industriel du pays qui en profite. Cette recherche doit être européenne.
Il faut pour cela faire des économies. L'effort de restructuration, vous en savez beaucoup
plus que moi sur ce sujet, vous en avez évoqué beaucoup de chapitres. Un certain nombre de
programmes de missiles nouveaux, alors que les missiles à disposition peuvent encore aider ; la
multiplication de strates, de structures nouvelles sans supprimer les structures existantes,
d'agences européennes sans supprimer les agence françaises, la création d’un Etat-major
général sans supprimer les trois états-majors existant… La LOLF devrait servir à cela.
Je voudrais ouvrir un troisième chapitre qui me paraît absolument nécessaire.
On a besoin d'ouvrir un chapitre nouveau dans le chapitre de l'observation et du
renseignement. Un observateur me disait que la capacité de renseignement française était de 1 à 10
par rapport à la capacité britannique - qu'on vante rarement par rapport à celle des Américains, et
en tout cas, les moyens du renseignement américain sont de 10 à 1 par rapport à ceux du
Royaume-Uni.
Nous avons à bâtir un chapitre nouveau dans l'efficacité française en matière de
renseignement, dans beaucoup de domaines, en particulier le renseignement économique, industriel,
où nous apparaissons trop souvent désarmés, et alors que le sentiment d'insécurité globale est
croissant. On a trop souvent la tentation de regarder le renseignement comme uniquement
technologique. C'est en matière humaine qu'il doit se construire. On a besoin de la longue
expérience du terrain, des moeurs, des langues, des coutumes, des cultures, des forces et parfois
des faiblesses humaines, pour avancer vers la détention de l'information fiable.
Évidemment, dans mon esprit, c'est aussi une démarche européenne qui doit être construite.
Et évidemment, la clé, c'est la confiance entre les administrations des pays, et les services
de renseignement. Représentons-nous la capacité qui serait celle de l'Union Européenne si l'on
additionnait la connaissance française, la connaissance britannique… de certaines régions du
monde ! si on rapprochait la connaissance française du Tchad et la connaissance britannique du
Soudan ! … si on y ajoutait la connaissance espagnole, celle des Allemands, si tous ensemble
étaient capables de bâtir un outil de renseignement européen, imaginons la démultiplication de nos
capacités !
Quatrième chapitre : on a besoin d'une grande politique de défense civile. Quand on mesure
les nouveaux risques, et la capacité de réponse d'une société face à ces risques — risques
terroristes, biologiques, besoins de surveillance des sites sensibles … - on se dit qu'il
n'est pas imaginable que notre pays se contente d'avoir un effort de sécurité qui porte seulement
sur les militaires.
C'est au cœur de la société que la capacité de défense civile doit se construire. Je
relie ceci à notre idée de service civique universel pour les garçons et filles de 18 ans, qui fera
circuler dans la nation l'esprit de défense civile. Quand on découvre, au moment de Vigipirate, que
nos seuls moyens sont de mobiliser nos militaires, souvent des techniciens de haut niveau, pour de
simples tâches de surveillance, on se dit qu'il y a beaucoup de gâchis.
Chapitre délicat : je voudrais dire un mot du nucléaire. Il faut que nous consacrions une
réflexion nouvelle aux enjeux du nucléaire en France.
La dissuasion a changé de visage.
Le Président de la République a dit un certain nombre de choses, en matière d'évolution de la
doctrine nucléaire de la France, notamment à l'égard d'États voyous, ou qui soutiennent les
terroristes, cela mérite une réflexion approfondie.
Je ne vois pas de quelle manière on va éviter dans le siècle qui vient, les risques de
prolifération nucléaire. Quand on voit ce qui se passe en Iran : ce sont des technologies à la
portée d'un appareil scientifique convenable. Il y a des risques de fuite.
Les Etats qui détiennent l'arme nucléaire considèrent comme légitime qu'ils la détiennent, et
que les autres ne la détiennent pas !
J'avais abordé cette réflexion alors que se préparait la guerre en Irak ; on affirmait que la
raison de la guerre en Irak était les armes de destruction massive. On avait fait un colloque sur
ce sujet ; malgré l'avis des experts présents, j'avais mis des points d'interrogation nombreux sur
la perspective que l'Irak détienne en masse des armes de destruction massive. J'avais ajouté cette
réflexion : si certains pays dangereux en ont, le moins qu’on puisse dire est en tout cas que
les grands pays, et en premier lieu les Etats-Unis, en ont mille fois plus, et c'est une
sous-estimation. La question n'est pas tant celle des armes que celle des détenteurs des armes, de
la personnalité de ceux qui les détiennent, de leur caractère stable ou instable. Le droit
d'ingérence se lit à l'aune de cette stabilité ou instabilité, qui pourraient être analysés par la
communauté internationale.
Il faut consacrer, nous Français, le temps nécessaire pour que nous nous posions la question
de la mutualisation, ou au contraire du caractère national, de cette approche du nucléaire en
Europe. C'est de la dissuasion nationale, mais nos intérêts nationaux ne sont pas limités à nos
frontières. Cette réflexion est à poursuivre en parlant aux autres Européens détenteurs de l'arme
nucléaire - je pense naturellement aux Anglais.
Il est donc nécessaire que nous reformulions notre doctrine en matière nucléaire.
Je veux finir en parlant de défense européenne.
J'ai un souvenir cruel.
Au moment de la guerre en Irak, nous avions eu un débat, organisé par une fondation
estimable, avec de hauts responsables américains. J'y estimais nécessaire qu'une action
internationale se fasse sous mandat de l'ONU ; j'évoquais la perspective d'une intervention
chinoise à Taïwan se fondant sur le précédent américain en Irak … j'insistais pour le respect
d’un droit international sur la planète, et jugeais légitime que nous refusions de dépendre
d'un Empire. Cette réflexion agaçait les responsables américains, et le principal interlocuteur
américain a répondu : "Ce que vous dites n'a plus aucune importance : le gouffre technologique qui
s'est creusé entre les Etats-Unis et vous est tel, qu'il est illusoire de penser que vous puissiez
exister au niveau où nous existons". J'avais trouvé cette remarque cruelle et révélatrice.
Les gouvernements de l'Union européenne devraient réfléchir à cela : la priorité des
priorités est la construction d'une défense européenne - pas une armée européenne, ce n'est pas la
bonne perspective - la mise en synergie de capacités militaires nationales, à qui on permet de
manœuvrer ensemble, d'interagir ensemble, d'échanger des renseignements. Perspective beaucoup
plus réaliste et rapide, que celle qui voudrait renoncer au caractère national des armées.
Quel est le principe de la défense européenne ? Que l'Europe se donne pour obligation de se
défendre elle-même. Que notre défense soit assurée par nos capacités. Nous sommes plus nombreux et
aussi riches que les Américains, il n'y a aucune raison que nous renoncions au devoir de nous
défendre nous-mêmes. Nul ne peut exclure que les Américains pensent un jour avoir d'autres
priorités. Organiser ou assurer la défense du territoire européen, c’est notre affaire, notre
responsabilité ; les Etats européens qui ne partagent pas cette idée, il faut les en convaincre.
On a claironné des communiqués de victoire sur [le sommet franco-britannique de décembre 1998
à] Saint-Malo ; en vérité les résultats sont extrêmement minces ; comme nous l'a dit tout à l'heure
le directeur adjoint de l'Agence européenne de Défense, l'état d'esprit n'est absolument pas
celui-là.
Il est nécessaire, par un livre blanc européen d'abord, par un document qui explique nos buts
et les évolutions que nous voulons suivre, d'exprimer l'inspiration, le projet de défense
européenne.
Là encore, nous avons une responsabilité éminente : cela ne se fera pas si les dirigeants
français ne sont pas au rendez-vous.
C'est quand nous aurons fait cela, c'est dès que les Européens auront arrêté la volonté de
prendre en main leur propre défense, que l'Alliance atlantique aura un autre visage, et toutes les
réticences françaises qui se sont exprimées au cours des dernières décennies, s'effaceront. Je suis
persuadé que beaucoup de Français n'accepteront pas d'être suiveurs, ils voudront être partenaires
dans une Alliance atlantique rénovée.
Mutualisation, coordination, ces principes de la défense européenne doivent devenir pour nous
le cœur d’une politique de défense de l’avenir.
Voilà les quelques idées que je voulais évoquer devant vous, pour ouvrir les réflexions que
les plus intéressés parmi vous conduiront jusqu'à la fin de l'année 2006.
Mots clés : Politique étrangère, domaine réservé, dette, défense
Dissuasion
Oui, merci de cet éclairage...la dissuasion ne serait-elle utile, efficace, légitime que pour quelques Etats..."riches" ? Les autres (les pauvres) n'en ont pas besoin, leur intérêt "vital" est ailleurs..! Alors pourquoi ne pas imaginer que la France propose un plan sous contrôle international de l'ONU d'accès sur plusieurs années de ces pays émergents à une "gouvernance démocrate" certifiée avec toutes les composantes économiques, éthiques, et écologiques leur conférant à eux aussi la capacité de dissuation atomique ?? Il en résulterait une généralisation de la démocratie, du développement durable dans le monde et une neutralisation par dissuation réciproque conduisant à une civilisation mondiale vivable. Osons le proposer au monde !