"Résister à la tentation de baisser les bras"
Discours en clôture de l'Université d'été des Jeunes UDF - Presqu'île de Giens (83)
Prononcé par :
François Bayrou le : 30 août 2005
"Permettez moi de commencer par un souvenir.
C’est aujourd’hui un anniversaire cher à notre cœur.
Le 31 août 1980, c’est la signature des accords de Gdansk. C’est le vingt-cinquième anniversaire de l’une des plus grandes aventures historiques du siècle dernier, l’aventure de Solidarnosc.
Si nous n’avions pas été réunis ici ce matin, je serais en ce moment à Gdansk, où ils m’avaient invité, avec Lech Walesa, Mazowieski et Geremek.
Et je veux seulement leur dire que par la pensée nous sommes avec eux, les fondateurs et les résistants qui, avec ce pape de l’histoire que fut Jean-Paul II, ont changé la face du monde."
Mes chers amis,
Permettez moi de commencer par un souvenir.
C’est aujourd’hui un anniversaire cher à notre cœur.
Le 31 août 1980, c’est la signature des accords de Gdansk. C’est le
vingt-cinquième anniversaire de l’une des plus grandes aventures historiques du siècle
dernier, l’aventure de Solidarnosc.
Si nous n’avions pas été réunis ici ce matin, je serais en ce moment à Gdansk, où ils
m’avaient invité, avec Lech Walesa, Mazowieski et Geremek.
Et je veux seulement leur dire que par la pensée nous sommes avec eux, les fondateurs et les
résistants qui, avec ce pape de l’histoire que fut Jean-Paul II, ont changé la face du monde.
Ils ont changé la face du monde et ils ont fait battre le cœur de toute une génération,
d’eux nous avons beaucoup reçu ! Electricien polonais, pape polonais, résistants polonais,
j’ai beaucoup pensé à eux quand des esprits médiocres et un peu vils ont dressé le portrait
du plombier polonais en envahisseur de la France ! Que la honte que nous avons ressentie alors,
soit pour ceux de Solidarnosc, réunis à Gdansk, le signe le plus pur de notre gratitude et de notre
amitié.
Et nous aussi, moins glorieusement, moins historiquement, nous avons présentement, à résister
à la tentation de baisser les bras qui envahit, non sans quelque raison, tout notre peuple.
Avant-hier, dimanche, a été publié dans Ouest-France un sondage terrible ! Tous les ans, à la
rentrée, le journal fait poser aux Français la question de savoir s’ils sont optimistes ou
pessimistes. L’année dernière, le résultat était : optimistes à 60 %. Et pourtant nous
venions de vivre des régionales et des européennes qui étaient un coup de semonce. Cette année, un
après, le résultat est pessimistes à 70 % ! Le pessimisme a augmenté de trente points (un Français
sur trois) en 12 mois.
Et les raisons sont trop évidentes ! Croissance zéro, 0,1 % exactement. Nombre
d’emplois en France, 6000 de moins pendant le dernier trimestre. Retours à l’emploi,
6000 de moins en juin qu’en mai, et en juin 2005 qu’en juin 2004.
Le pire est que, comme d’habitude, on a orchestré les choses pour affirmer, vous
l’avez tous entendu, que les chiffres du chômage étaient bons.
La vérité est que les améliorations apparentes sont obtenues en rayant des centaines de
milliers de noms des listes de l’ANPE, centaines de milliers qui se retrouvent au RMI, au
rythme, Michel Mercier vous le dira, de 1200 par mois par exemple dans le département du Rhône. Ce
qui fait que les budgets des Conseils généraux explosent et les impôts locaux par voie de
conséquence.
C’est la terrible continuité de la politique française depuis vingt ou vingt-cinq ans.
Une alternance en moyenne tous les trois ans… D’abord un immense espoir, puis une
immense désillusion.
Nous sommes là, non seulement pour dénoncer ce qui ne va pas, et il est nécessaire de le
faire, mais pour proposer un chemin nouveau qui permette de laisser derrière nous ces années
d’échec.
La France va se redresser.
Car si nous avons si souvent échoué, c’est qu’il y a des raisons.
Ces raisons n’ont pas été vues, ou pas assez bien, ou elles n’ont pas trouvé de
réponses. Mais elles existent.
Sous la Quatrième République, de Gaulle disait : « vous aurez beau mettre au gouvernement les
plus intelligents –et ils l’étaient- de cette classe politique, ils échoueront ». Et
ils échouèrent.
De la même manière, je n’ai aucun doute qu’il y a eu depuis vingt-cinq ans, des
gens intelligents au pouvoir, beaucoup, des gens de bonne foi, et ils ont tous échoué. Et ils
échoueront encore et encore, tant qu’on ne changera pas le cadre de leur action.
Je voudrais devant vous, évidemment, non pas exposer un projet achevé, mais donner des
exemples du changement profond, simple, compréhensible que la France peut penser et vouloir.
Je n’expose pas ces idées comme achevées. Je les avance comme des propositions
liminaires, capables de changer la situation, l’état d’esprit. Certaines sont faciles,
d’autre très difficiles à mettre en œuvre, qui exigeront des années, mais donneront du
sens à notre action collective.
Il me semble qu’il y a aujourd’hui, dans la société française, trois sources de
défiance. Le premier, c’est ce qui touche au travail, le pouvoir d’achat, le chômage
jamais en recul, les délocalisations. Il y a ensuite l’exclusion, avec des allocations
sociales de toute nature très compliquées et dont on a l’impression qu’au bout
d’un moment elles excluent au lieu d’insérer. Et il y a enfin le décalage entre les
citoyens et la vie publique.
Je commence par l’économie. Je m’empresse de dire que je ne crois guère aux
politiques dites « de relance », surtout dans le climat actuel, surtout sans moyens, surtout quand
elle sont de saupoudrage.
Je crois aux politiques de croissance, donc à la réforme fiscale, qui exigera un grand débat,
auquel nous participerons, et l’adhésion du pays ; et la réforme de l’Etat, pour
alléger et simplifier son action.
Mais les Français se tournent vers nous et disent « les délocalisations s’accélèrent »,
« les usines s’en vont ». Ils disent « mon fils est au chômage, il est à bac +5 » ou « mon
père est au chômage, il ne retrouvera rien, on lui dit qu’il est trop vieux, il a 55 ans. »
Ils disent : « à la fin du mois on n’y arrive plus, et pourtant on est la classe moyenne. »,
« nous ne pouvons même plus nous payer un logement ».
Si les délocalisations deviennent une fatalité, s’il est impossible de donner du
pouvoir d’achat, si les emplois ne peuvent pas se créer, ce n’est pas sans raison.
Je crois qu’il y a une cause commune qui explique, à la fois, la vague de
délocalisations, l’impossibilité d’augmenter les salaires, et l’impossibilité de
créer des emplois, et c’est quelque chose qu’au fond nous acceptons sans vraiment le
remettre en cause depuis plus d’un siècle.
Nous acceptons, comme si c’était logique et normal, que ce soit l’emploi salarié
qui paie, sous forme de charges, l’intégralité ou presque de la solidarité nationale. La
santé gratuite ou presque, les retraites de plus en plus nombreuses, la politique de la famille !
Tout cela, comme une pyramide posée sur sa pointe, de plus en plus lourde, reposant sur un
nombre toujours plus limité de Français.
Et si nous y réfléchissons ensemble, voulez-vous me dire ce qui justifie, dans le fond, que
cette solidarité nécessaire soit payé par le seul travail salarié ?
C’est le chancelier allemand Bismarck qui a fait adopter cette idée à la fin du XIX°
siècle. Et nous avons suivi sans difficultés parce qu’elle s’inscrivait dans la suite
des premières organisations de solidarité, qui étaient les corporations.
Mais cette idée supposait pour fonctionner que la plus grande partie de la richesse soit
créée par le travail, et en particulier le travail manuel, et que les travailleurs soient très
nombreux par rapport aux personnes à charge, que la santé ou la vieillesse ne soient pas trop
chères.
Dès que ces conditions n’ont plus été réunies, le système a commencé à se
déséquilibrer. Il est aujourd’hui enrayé et pris dans un cercle vicieux.
Moins il y a de postes de travail, plus ils sont alourdis de charges, et plus ils sont
alourdis de charges moins il y a de postes de travail. Si vous êtes une entreprise, à production de
richesse semblable, si vous créez des emplois, vous payez le maximum, si vous n’en créez pas,
vous payez très peu.
La situation actuelle est une formidable injustice. L’euro qui vient du travail est
frappé de 70 à 100 % de charges sociales. L’euro qui évite le travail, celui qui vient de
l’échange, de la spéculation, je n’emploie pas ce mot au sens péjoratif, est libre de
ces taxes. Qu’est ce qui le justifie ?
C’est pourquoi il ne faut pas être étonné d’avoir entendu le président
d’une très grande société industrielle annoncer il y a quelques mois que son ambition était
de faire de sa société « un groupe sans usines ».
Surtout dans la concurrence avec d’autres pays ou non seulement le travail est moins
cher, mais où cette charge supplémentaire n’existe pas.
C’est un cercle vicieux dont nous ne sortirons pas ! Il va sans cesse
s’accélérer.
Car la population vieillit, la médecine devient
de plus en plus efficace pour protéger le vieillissement. En même temps, les
traitements, les molécules, les examens deviennent de plus en plus chers. Et qui s’en
plaindrait ?
C’est une des tendances les plus lourdes de notre époque que de voir la santé et la
retraite coûter toujours plus cher.
Mais plus elles coûteront cher, et moins il y aura d’emplois pour en supporter le coût.
Ce système va exploser. Tant que nous n’aurons pas rebattu les cartes, nous
continuerons d’aller droit à l’asphyxie des salaires, à la feuille de paie qui ne
progresse plus, aux fins de mois de plus en plus difficiles, à l’expatriation croissante des
emplois, à la raréfaction des postes créés sur notre sol.
C’est l’histoire de l’impôt sur les portes et des fenêtres. En l’an
VII de la République, si je me souviens bien, donc en 1798, on a eu une idée qui semblait de génie.
La République cherchait une base d’imposition juste, facile à vérifier, impossible à
dissimuler. Elle a trouvé les portes et les fenêtres ! Les riches en ont davantage que les pauvres,
les châteaux plus que les masures, mais tous les foyers ont au moins une fenêtre et une porte. Les
ateliers en ont davantage que les maisons, et les usines plus que les ateliers. On ne peut pas les
cacher, et cela se contrôle d’un seul coup d’œil, y compris de la rue.
Et au début, on n’a eu qu’à se féliciter de l’idée. Et on a augmenté les
taux. Et pendant vingt ans, il ne s’est rien passé. Et puis au bout de ces quelques
décennies, dans un mouvement d’abord discret et ensuite irréversible, les portes se sont
raréfiées et les fenêtres se sont murées ! Et dans mon enfance, on voyait encore dans les villages
portes et fenêtres murées qui donnaient une leçon fiscale en vraie grandeur.
Eh bien ce qui s’est passé pour les portes et les fenêtres se passe aujourd’hui
pour l’emploi.
Il faut rompre le cercle vicieux.
Rien ne justifie que l’emploi salarié, que le travail, doive supporter à lui seul la
solidarité nationale dans tous les domaines de la santé et de la protection sociale.
Si l’on veut répondre à la fatalité des délocalisations, au blocage du pouvoir
d’achat, à la crise des classes moyennes, au chômage, il faut une orientation de rupture : il
faut libérer le travail des charges accumulées qui pèsent sur lui.
Je ne parle pas d’une baisse, marginale, partielle, comme on en fait depuis des années,
je parle d’un déplacement massif de ces charges, du travail vers un autre marqueur de
l’activité de notre société.
Ce transfert, c’est moins de délocalisations, une vraie augmentation, forte, de la
feuille de paie, du salaire direct, 10 ou 15 % dès qu’un tiers du transfert est effectué, et
la création de bien des postes aujourd’hui gelés.
Alors naturellement, je sais bien que c’est une révolution.
C’est un projet qui ne se décide ni ne se conduit sur un claquement de doigts.
C’est très difficile. Ce sera très discuté. On rencontrera des oppositions surprenantes. Mais
à mes yeux c’est nécessaire pour changer le climat, la vie, pour inverser la dynamique de
notre société tout à la fois en matière de délocalisations, de pouvoir d’achat, de chômage,
de création d’emploi.
Demandez aux salariés dont l’usine s’en va. Demandez aux artisans et aux petits
employeurs. Demandez aux chômeurs. Demandez aux familles dont les feuilles de paie n’ont pas
été augmentées depuis trois ou quatre ans.
Ce changement de monde va prendre du temps. Ce sera nécessairement progressif.
Mais c’est déterminant. En changeant les bases, on change le cadre.
Sur quelles bases nouvelles envisager de recouvrer les sommes considérables qui sont ici en
jeu ?
Après augmentation du salaire direct, Jean Arthuis, ancien ministre de l’économie et
des finances, défend l’idée de la TVA sociale, comme au Danemark où elle atteint 25 %.
Si une augmentation de cinq points de la TVA suffisait pour assurer un tel transfert et une
telle libération, j’y souscrirais immédiatement, malgré les disparités sociales que cette
augmentation suppose.
C’est une idée du même ordre qui est actuellement débattue en Allemagne.
Mais soyons conscients que la TVA sociale ne pourra supporter, à elle seule, de tels
transferts.
Mais Jean Arthuis a raison de dire que l’avantage de cette TVA c’est
qu’elle fait payer également les charges sociales par les produits fabriqués à
l’étranger et les produits fabriqués chez nous, alors qu’aujourd’hui seuls les
produits fabriqués dans nos frontières acquittent cette charge : une sorte de droit de douane à
l’envers, en quelque sorte, qui frappe nos productions et encourage celles du voisin.
D’autres évoquent la CSG. Il y a, à l’origine de la CSG, une réflexion de nature
comparable à celle que nous abordons ce matin. Raison pour laquelle à l’époque de sa création
Michel Rocard a pu compter sur le soutien d’un certain nombre d’élus du centre.
Mais la CSG, c’est le plus souvent du travail. Et son taux est déjà élevé. Mais, bien
entendu, si elle s’accompagne d’une augmentation parallèle du salaire direct, cette
suggestion doit être étudiée.
D’autres esprits ont évoqué par exemple une taxe sur l’énergie. Mais je ne suis
pas sûr qu’il soit bien temps d’en parler au moment de la flambée du pétrole cher.
Je voudrais pour ma part évoquer et soumettre au débat deux idées iconoclastes.
Je voudrais que l’on étudie l’idée d’une « cotisation sociale universelle
», fondée pour l’entreprise sur la valeur ajoutée. Ainsi, tout le monde assume, la valeur
ajoutée est identiquement traitée qu’elle soit ou non dépendante du travail. On pourrait même
imaginer un avantage pour qui crée de l’emploi, par rapport à qui n’en crée pas. Le
contraire exact de la situation actuelle.
Et je voudrais même que l’on étudie au moins pour en avoir le cœur net,
l’idée d’une « contribution Tobin sociale » qui serait le prélèvement direct
d’une fraction extrêmement faible, de l’ordre d’un millième, ou d’une
fraction de millième, des sommes qui circulent dans les échanges bancaires.
Dans un pays comme le nôtre, les échanges bancaires représentent des sommes en circulation
considérables, de l’ordre de 70 fois le PIB, 120 000 milliards d’Euros.
Je n’ignore pas qu’une grande part de ces sommes représentent des compensations
entre grands comptes. Mais même si l’on ne retient que les échanges réels, qui servent à
rémunérer, à acheter et à vendre, ce sont des montants considérables qui sont en jeu.
Dans les débats agités qu’une telle idée ne manquera pas de provoquer (c’est fait
pour cela) certains diront sans aucun doute qu’un millième sur l’argent, cela risque de
le faire fuir.
Puis-je objecter à l’avance que si l’on s’émeut d’un millième sur
l’argent, on devrait s’émouvoir à due proportion d’une charge sept cent fois plus
importante sur le travail !
Je ne présente pas ces idées comme venant d’une baguette magique.
L’enjeu est si important (plus de deux cent milliards).
Mais je sais avec certitude que si l’on ne va pas dans cette voie, si l’on ne
change pas de logique, il faudra oublier pour longtemps de présenter une alternative aux
délocalisations, de prétendre augmenter le salaire direct et la feuille de paie comme il faudrait
le faire, et de voir se recréer le travail dont la société française a tant besoin.
Ce n’est pas l’augmentation continue de la précarité de l’emploi, comme on
voudrait nous le faire croire avec le Contrat Nouvelle Embauche, qui permet de licencier sans
préavis et sans raison tous les jours pendant deux ans, qui recréera l’emploi, et encore
moins la confiance.
C’est que le coût de l’emploi redevienne abordable, qu’il permette
d’envisager sereinement la compétition nécessaire avec le reste du monde, dans tous les
domaines de main d’œuvre, dans tous les domaines où le rendement n’est pas
immédiat, dans tous les domaines où il faut former.
Et que la protection sociale puisse être assumée sur d’autres bases.
Ceci est pour moi un projet, une idée structurante, de long terme, une mutation de la
société, une rupture qui tourne le dos aux fatalités qui nous écrasent depuis longtemps.
Deuxième débat, et celui-là est social. Il y a un lourd malaise autour du social. On a
l’impression que les dépenses de tous ordres, les allocations diverses et variées, il y en a
des dizaines, si elles sont nécessaires, nécessitent des armées d’experts pour les comprendre
et les gérer et au bout du compte empêchent l’insertion au lieu de la favoriser.
Je voudrais défendre devant vous l’idée d’un changement profond :
l’allocation sociale unique, par points, cumulable de manière dégressive avec le retour à
l’emploi.
Valérie Létard a été à l’initiative au Sénat (j’en profite pour dire combien nos
parlementaires,
font un travail remarquable sous l’impulsion de leurs présidents de groupe, qui sont là
au premier rang, Hervé Morin pour l’Assemblée nationale, Michel Mercier pour le Sénat, et
Marielle de Sarnez pour le Parlement européen).
Valérie Létard a donc été à l’initiative au Sénat d’un rapport sur la précarité.
Parmi les causes de la précarité durable, maintenue, qui se renforce et s’isole, il y a le
piège des aides sociales. Si vous êtes au Rmi et que vous retrouvez de l’emploi, vous perdez
vos allocations. Plus encore, le temps administratif n’étant pas le temps réel, vous avez
retrouvé de l’emploi, on continue à vous verser le Rmi, mais lorsque la Caisse apprend que
vous avez travaillé, alors on vous demande de rembourser le trop-perçu, qu’évidemment vous
avez dépensé.
Selon la date où vous avez retrouvé de l’emploi, au début du trimestre, ou au milieu du
trimestre, cela relève ou non de l’intéressement, c’est, ou non, cumulable avec un
salaire.
Et tout cela invite à ne pas bouger, à renoncer à bouger.
C’est un univers d’une complication infinie. Les noms changent tout le temps : on
vous parle de CJ, contrats jeunes, de CES, contrats emplois solidarité, de CEC, contrats emplois
consolidés, il faut maintenant apprendre à parler de CA, contrats d’avenir, de CAE, contrats
d’accès à l’emploi, de CIRMA, contrats d’insertion au RMA.
Les allocations sociales relèvent d’organismes différents, d’instructions
différentes. L’assistante sociale est seule capable de s’y retrouver dans ce dédale,
administratif, associatif, si compliqué. Dans mon canton, a été créée récemment une structure qui
regroupe différents services de cet ordre : les nommant dans le discours traditionnel, j’ai
compté dix-sept services différents d’aide sociale de toute nature.
Les gestionnaires diront ce que cela coûte. Mais vu du côté des bénéficiaires, même des
bénéficiaires formés, car il y en a beaucoup, tout cela est incompréhensible, déstabilisant.
L’idée doit s’imposer de rassembler, d’unifier, toutes ces prestations
éclatées en une allocation sociale universelle, par points, dont l’instruction serait
unifiée, le paiement unique, cumulable en cas de changement de situation avec un travail salarié
pendant un certain nombre de mois.
Au lieu de la forêt d’aides incompréhensibles (et il en sort une nouvelle chaque
semaine), une allocation unique. Au lieu d’une multitude de services instructeurs, une seule
procédure. Au lieu de la complexité démotivante, la simplicité et une incitation à bouger. Et comme
l’allocation est unique, en soi, c’est une intégration, on n’est plus un cas à
part, un adulte handicapé, ou un parent isolé, enfermé dans son statut, on est français à part
entière.
Ne rien comprendre à un système, c’est une exclusion aussi, surtout lorsque on ignore
que personne n’y comprend rien, même pas ceux qui sont censés les concevoir.
Et je veux y ajouter une deuxième idée, celle de l’activité universelle. La société
n’est pas quitte avec une femme, un homme, une famille, lorsqu’on lui donne une
allocation. Et cet homme ou cette femme ne sont pas quittes avec leur avenir d’avoir reçu
l’allocation.
On en parle généralement sur le ton de la punition. Ce n’est pas mon approche :
innombrables parmi les Rmistes, par exemple, sont ceux qui ont une formation, une compétence,
sportive, informatique, une passion, un talent, un don, une capacité.
Tout revenu minimum garanti doit, selon moi, sauf en cas d’incapacité, donner lieu à
une activité dans la société. Et cette activité doit donner lieu à un revenu complémentaire. Tout
le monde y gagne. Regardez la sortie des écoles, regardez les associations qui manquent de
bénévoles, regardez les clubs qui ont besoin d’animateurs, regardez les forêts qui flambent
faute de débroussaillage, regardez les aéroports et les gares où les personnes âgées ou qui ont des
difficultés à se déplacer ne trouvent personne pour les aider.
Je propose avec ces millions de personnes laissées sur la touche, une immense mobilisation
civique, dont la société française a besoin pour s’humaniser. Immense mobilisation civique,
car il faut encadrer, encourager, former, et bien des jeunes retraités pourront trouver là, à temps
partiel, un accomplissement.
Une grande perspective économique, fédératrice qui prendra plusieurs années, mais changera
vraiment la vie. Une grande perspective sociale, qui prendra plusieurs années, mais qui changera
vraiment la vie.
Il faut y ajouter une perspective démocratique.
Ce qui me frappe, c’est l’éternel retour des dérives du pouvoir.
L’isolement des gouvernants, leur perpétuelle impression que des complots sont en
œuvre contre eux, que chaque critique, même mineure, dissimule une manœuvre, la perte du
sens des réalités, le sentiment d’être injustement incompris des citoyens.
Et je vous demande de le croire, nul n’en est à l’abri, même les meilleurs.
Et à l’intérieur, non plus la démocratie, non plus la République, mais les jeux de
cour.
Il y a, à cet éloignement, des causes simples, identifiables, et aisées à soigner.
Certains disent : il faut supprimer l’élection du Président de la République au
suffrage universel. D’autres disent : il faut supprimer la fonction de Premier ministre.
Il me semble que ce n’est pas la bonne voie.
L’élection du Président de la République au suffrage universel c’est le droit,
pour les
Français, une fois tous les cinq ans, de changer le paysage politique, de choisir un projet
et une vision en élisant celui ou celle qui va composer une majorité nouvelle autour de lui.
La fonction de Premier ministre permet au Président de la République d’être un
animateur mais de conserver le rôle d’arbitre dont toutes les nations ont besoin.
Ce n’est pas la fonction présidentielle qui crée le déséquilibre dont souffre notre
démocratie. Ce n’est pas le Premier ministre qui l’accentue.
Le mal de la démocratie en France, c’est l’humiliation permanente dans laquelle
est maintenu le Parlement, sa marginalisation acceptée par tous, que dis-je acceptée, théorisée, et
son défaut de représentation des courants réels qui forment le pays.
Un Parlement a trois rôles : il devrait faire la loi, il devrait contrôler le gouvernement,
il devrait organiser le débat public.
Parce qu’il est tenu à l’écart et parce qu’il n’est pas représentatif
de la diversité de la société française, on ne lui laisse assumer en France aucun de ces trois
rôles. Et il l’accepte, quelquefois même il applaudit lorsqu’on le renvoie dans son
coin !
À trois reprises, ces tout derniers mois, on a pu mesurer jusqu’où pouvait aller cette
marginalisation de la représentation nationale.
Au mois de décembre, le Parlement n’a même pas été autorisé à donner son avis sur
l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne. Et quand j’entends ces jours-ci
Jacques Chirac et Dominique de Villepin dire enfin des choses de bon sens sur l’obligation
qui devrait être imposée à Ankara de reconnaître Chypre, je me dis : si le président et son
ministre des Affaires Etrangères de l’époque, avaient laissé le Parlement débattre et dire
son mot, librement, cette élémentaire exigence aurait été exprimée, la position de la France aurait
été plus forte, et accessoirement le référendum se serait présenté différemment !
Au mois de juin, on lui a demandé de renoncer à légiférer sur la matière principale qui fait
l’inquiétude de nos compatriotes, l’emploi. Et il y a consenti, et il a applaudi.
On a cru que c’était le moyen de faire passer pendant l’été, à l’insu du
plus grand nombre de Français, le contrat nouvelle embauche. Je crois que personne ne gagnera à
avoir ainsi éludé le débat. Ni les Français, qui comprendront bien la nature de ce contrat qui
autorise à licencier, au jour le jour, pendant deux ans, sans avoir à dire pourquoi. Ni le parti
majoritaire, qui en sera cependant comptable. Ni le gouvernement qui, quoi qu’il en soit,
devra recevoir le message du pays.
Et enfin, pendant cet été, on a appris que la privatisation des sociétés autoroutières ne
serait pas soumise au vote de la représentation nationale.
Et si l’on cherchait exemple plus probant de l’effacement du Parlement, on aurait
du mal à trouver mieux !
Il y a quelques mois à peine, à l’issue d’un débat parlementaire pour une fois
sérieux, qui a duré plus d’une année, avec la participation de tous les groupes, la décision
a été prise que l’on ne privatiserait pas ces sociétés. Que les bénéfices considérables
qu’elles vont dégager dans les années qui viennent garantiraient, pour le long terme, les
grands équipements dont la France a besoin : TGV, ferroutage, équipements fluviaux.
Et quelques mois après cette réflexion du Parlement, l’orientation est changée à 180°,
sans même qu’on daigne l’en informer et lui demander son avis, alors même que la loi
oblige à le faire.
En effet, un bien qui a été payé par les Français ne peut pas être aliéné sans
l’autorisation de leurs représentants élus !
Étonnez-vous donc que tout cela conduise au spectacle de désertion du Parlement dont les
Français sont témoins tous les jours !
Lors du débat sur les ordonnances, au moment même où le Parlement s’apprête à renoncer
à son droit de faire la loi –je devrais dire à son devoir de faire la loi !-, sur le sujet
central de l’emploi, au moment où s’exprimaient les porte-parole des quatre groupes,
mercredi après-midi 16 h. 30, vous pourrez le vérifier sur les enregistrements de la séance, nous
étions sept ( !) députés sur 577 présents dans l’hémicycle.
Le Parlement ne s’use que si l’on ne s’en sert pas.
Et cela a des conséquences considérables : comme le débat ne peut se développer, la vérité
des faits ne peut apparaître aux citoyens. C’est ainsi par exemple que l’endettement a
pu croître, pendant deux décennies, sans que les Français, premiers frappés en soient informés. La
vérité demeurant dans la pénombre, l’exigence publique ne peut se former et s’imposer.
Il y a donc trois décisions à prendre : rendre au Parlement la maîtrise d’une part
importante de son ordre du jour, et limiter les ordonnances, par exemple en imposant leur adoption
par une majorité qualifiée.
Changer la représentation, en permettant à tous les grands mouvements d’opinion qui
organisent le débat public d’être représentés sur les bancs de l’Assemblée nationale.
Il n’est pas normal que ces mouvements de balancier successifs aboutissent au fait
qu’un parti qui représente 365 sièges pèse deux ans après jour pour jour 16 % des suffrages.
Et pendant ce temps, l’UDF qui obtient 12 % a trente sièges, et les verts 3 seulement. La
représentation minoritaire des extrêmes ne me gêne pas. Je préfère combattre leurs idées au
Parlement que de les retrouver sans autre avertissement au deuxième tour de l’élection
présidentielle.
Je suis donc partisan, comme en Allemagne, d’un scrutin qui représentera à la fois les
territoires, qui sont la France, et les courants d’opinion qui la forment aussi, la
géographie territoriale et la géographie politique. Ainsi se trouveront garanties à la fois
l’existence d’une majorité et la représentation des minorités.
Et enfin, obliger les députés à être présents en interdisant la délégation de vote. Je vous
rappelle que cette disposition est celle du Parlement européen. Dois-je vous rappeler de surcroît
qu’à l’Assemblée de Strasbourg, l’indemnité est liée à la présence effective au
moment des votes…
Ce retour du Parlement, c’est la condition de la démocratie équilibrée que la France
réclame.
La question du cumul des mandats découlera de cette reconstruction, et la question de la
simplification de la démocratie locale découlera du cumul des mandats.
La France a besoin d’un Parlement qui la représente et qui soit respecté comme tel.
Je veux conclure sur l’Europe.
Il est infiniment significatif que l’université d’été de l’UDF ait été la
seule à traiter du sujet européen.
Nous considérons la crise de la France et la crise de l’Europe comme intimement mêlées.
Tout montre aujourd’hui ce qu’était la duplicité de certains défenseurs du non.
Il n’y avait pas de plan B, le plan de rechange qui était paraît-il, prêt à sortir au
lendemain du référendum des tiroirs de Bruxelles. Et pas davantage le « non » de la France ne
serait l’occasion, souvenez-vous de ces expressions, de créer en Europe un grand élan
social…
Mais le « non » de la France ne peut pas être ignoré.
Particulièrement des Européens. Le temps qui s’ouvre est celui, je le crains,
d’une crise de plusieurs années dont il faut faire une crise de refondation.
Je connais beaucoup de gens qui ont pleuré, au soir du 29 mai, particulièrement, pendant que
certains essayaient de faire la fête, beaucoup de jeunes étaient tristes. Cette émotion nous
engage.
Je veux vous dire les deux conditions, à mes yeux, de la reconstruction européenne.
La première condition est de réconcilier le sentiment national et l’espoir européen.
L’Europe n’est pas faite pour effacer la France. L’Europe n’est pas
faite pour émonder les nations comme on émonde les grands arbres, ni leur culture, ni leur langue,
ni leur modèle.
L’Europe est faite pour permettre aux nations de se faire entendre d’un monde de
géants. Encore faut-il le montrer. Et pour cela, il faut que leurs dirigeants acceptent de faire de
la scène européenne une scène politique.
L’Europe ne peut pas être seulement un champ diplomatique : les citoyens européens la
découvriraient enfin si les dirigeants européens acceptaient d’avoir des débats publics, sur
l’agriculture, sur le budget, sur la recherche, sur l’environnement, sur
l’énergie.
Cela ne coûte rien, n’exige pas l’adoption de la constitution, demande seulement
une volonté.
Deuxièmement : il faut que l’Europe dessine son projet de société. La société
européenne, ce n’est pas celle de la primauté des rapports de force, ou de la primauté du
matérialisme.
Il est temps que les grands modèles de société, humanistes, le modèle démocrate-chrétien, le
modèle humaniste, le modèle social-démocrate, parlent de nouveau de leur idée de l’homme et
de la société et mettent cette idée au premier plan.
Troisièmement : il faut sortir l’Europe de l’ignorance abyssale que l’on a
laissé s’accumuler autour d’elle. Je demande un
programme d’éducation civique, des spots à la télévision, qui permette au citoyen
français de comprendre comment marche l’Europe. Si c’est expliqué, c’est simple,
très simple. Si ce n’est pas expliqué, c’est très compliqué.
Et aux Français qui se demandent quelle sera la date utile pour reforger la chaîne qui a été
brisée le 29 mai, la réponse qui me vient à l’esprit est 2009, élections européennes.
Et cela permettra, je l’espère et je le crois, que se trouve remplie la condition
nécessaire pour que l’idée européenne retrouve son premier leader naturel, la France. Car
vous l’aurez observé, 2009, c’est après 2007 !
Certains diront que pour lancer ces idées, avec à l’esprit le grand débat qui va
s’ouvrir, la date est bien précoce.
J’ai voulu le faire parce que j’ai la conviction qu’il faut changer
d’approche. Et pour changer d’approche, il faut changer de vision. Et pour
qu’un peuple choisisse une nouvelle vision, il lui faut du temps, le temps de
réfléchir, le
temps de peser les idées, le temps de la réflexion et de la détermination.
Ce débat, l’UDF va l’organiser en son sein et avec tous ceux qui le voudront, sur
ces sujets et évidemment sur tous les autres : nous commencerons avec un grand colloque, en
octobre, sur les « racines du mal français ». Nous poursuivrons le week-end suivant la Toussaint
avec deux jours sur la santé, en ville et à l’hôpital. Et ainsi de suite, au rythme
d’un à deux par mois, jusqu’au congrès extraordinaire que je convoquerai à
l’automne 2006 ou au début de l’hiver 2007 sur le projet que nous défendrons devant les
Français.
Sont invités tous ceux qui ne croient pas que les vingt ans d’échec de notre pays
soient une fatalité, tous ceux qui veulent tourner la page sur ces années d’échec, tous ceux
qui ne se résignent pas à l’abandon du modèle français, mais qui savent, au contraire
qu’il faut une France reconstruite pour bâtir l’Europe et parler au monde.
Je vous remercie.