Il manque à la France "un président sage" qui la protège contre "l'actionnite désordonnée".
Dans un entretien à l'hebdomadaire L'Express à paraître jeudi, François Bayrou affirme: "Ce n'est pas je communique à tout va, mais j'inspire confiance. C'est s'arrêter pour réfléchir, c'est se protéger et protéger le pays contre l'actionnite désordonnée. Laisser à d'autres le court terme, et penser le long terme". Selon lui, "ce type de président, un président sage, manque cruellement à la France". Il estime notamment que "remettre en cause le principe de la laïcité, c'est ouvrir la boîte de Pandore". "La fonction présidentielle, ce n'est pas s'occuper de tout, mais de l'essentiel" a-t-il rajouté.
L’Express : À quoi pouvez-vous servir aujourd’hui ?
François Bayrou : À y voir le plus clair possible sur ce que la France est en train de
vivre. Et à préparer un autre projet de société.
Comment définiriez-vous le Sarkozysme ?
D’abord un projet politique : l’alignement de la France, le plus vite
possible, sur le modèle de société qui domine la mondialisation, le modèle américain. Ensuite, une
conception du pouvoir, qui tire la fonction présidentielle vers le star system, la société du
spectacle, et la connivence avec les puissants, les plus riches et les plus célèbres. Et au fond,
sur ces deux points, je défends l’exact contraire : contre le modèle dominant dans le
monde, l’avenir du modèle républicain français, et contre le pouvoir spectacle, la confiance
aux citoyens.
À quoi identifiez-vous le modèle américain ?
- On dit américain pour faire image. Mais ce modèle avance partout. Et il a trois traits
principaux. Il est inégalitaire par principe. Il est matérialiste. Et sa démocratie est dévorée par
la com’, la démagogie people.
Commençons par ce que vous appelez « l’inégalité croissante »…
C’est un basculement de l’histoire. Depuis le milieu du dix-neuvième siècle, on
vivait dans tout l’occident avec l’idée que le progrès allait faire reculer les
inégalités. Et cette idée transcendait tous les clivages politiques. Mais au tournant des années
80, sans qu’on s’en aperçoive clairement, un autre modèle a pris le pouvoir, une autre
idéologie, pour qui le vrai moteur du progrès, ce sont les inégalités. Il est donc vain de
prétendre les faire reculer. Au contraire, il faut les légitimer ! Ainsi le monde financier
fait des fortunes foudroyantes, l’imposition sur les successions disparaît, le dumping fiscal
règne en maître, pour mettre ces inégalités à l’abri de l’État. Ne vous trompez
pas : en termes matériels, ce modèle a été extraordinairement efficient. Mais, au bout du
chemin, il ruine l’idée de société, du vivre ensemble.
Quels sont les ressorts de ce modèle de société ?
- Il repose sur un système de valeurs selon lequel l’argent est la mesure du succès.
Nicolas Sarkozy le répète sans cesse : il veut « réconcilier la France avec
l’argent », parce que argent = réussite. Pour séduire et dompter l’esprit des
citoyens, le moyen c’est la communication : les politiques se comportent comme les
vedettes du show-bizz, mettant en scène du pathos, des amitiés avec des vedettes, des amours en
roman-photo. Le but est de détourner l’attention des citoyens, pour que, aveuglés par les
flash et les projecteurs, ils ne regardent plus l’essentiel. S’y ajoute la connivence
entre puissances financières, médiatiques et pouvoir politique. Là encore, le modèle est américain.
Aux Etats-Unis, l’argent influence le pouvoir par le financement des campagnes. Chez nous,
c’est via les groupes de médias que son influence se déploie. Je crois que Nicolas Sarkozy a
très tôt compris la puissance de telles ententes et décidé de s’en faire le complice, ou
l’instrument. C’est la signification de l’incroyable nuit du Fouquet’s, de
l’étalage de yachts et d’avions. Pour moi, tout cela, ce n’est ni la République,
ni la France.
Vous utilisez souvent, à propos de Nicolas Sarkozy, l’adjectif « puéril ».
Diriez-vous qu’il est un président puéril ?
Parfois. S’il est une fonction qui exige la sagesse, c’est la fonction
présidentielle. « Du passé, faisons table rase », on sait depuis longtemps que ça ne
marche pas, même les révolutions n’y parviennent pas. J’ai entendu, par exemple,
annoncer qu’on allait tout remettre en cause dans l’organisation de l’hôpital.
Une fois de plus ! On a fait quatre ou cinq lois de suite et la dernière n’est toujours
pas digérée. On va recommencer ? De même, remettre en cause les principes de la laïcité,
c’est ouvrir la boîte de Pandore. Prétendre que l’on peut tout changer à la fois,
entreprendre toutes les réformes en même temps, alors que la société est si complexe, cela a un
côté enfantin. Montherlant a donné à l’une de ses pièces un titre tiré de la Bible :
« la ville dont le prince est un enfant ». Mais le vrai texte de l’Ecclésiaste,
c’est : « malheur à la ville dont le prince est un enfant. »
Mais il redéfinit la fonction présidentielle…
Ma vision est tout autre : la fonction présidentielle, ce n’est pas
s’occuper de tout, mais de l’essentiel. Ce n’est pas « je communique à tout
va », mais « j’inspire confiance », c’est s’arrêter pour
réfléchir, c’est se protéger et protéger le pays contre l’actionnite désordonnée.
Laisser à d’autres le court terme et penser le long terme. Ce type de président, un président
sage, manque cruellement à la France.
Quelles sont aujourd’hui vos relations personnelles avec le Président ?
Je n’ai avec lui aucun problème personnel. Je n’en ai jamais eu. Il y a des côtés
de sa personnalité qu’il m’arrive de trouver sympathiques. Il le sait, je le lui ai
dit. Mais j’ai un problème politique de fond qui tient aux valeurs de son projet, et à sa
manière de concevoir le pouvoir. Et une divergence sur les valeurs, c’est plus grave et plus
profond qu’un désaccord sur les programmes.
Par sa parole au moins, estimez-vous que le chef de l’État provoque une
rupture ?
Je juge davantage les faits que les mots. Je sais que l’on peut mettre les mots à
toutes les sauces. On peut sortir des citations époustouflantes pour dire le contraire de ce
qu’on fait. Camus a une phrase magnifique. Il dit : « mal nommer les choses,
c’est ajouter au malheur du monde. » Par exemple, à quoi bon dire « politique de
civilisation » quand précisément on abandonne la civilisation face au matérialisme
ambiant ? À quoi bon parler de « démocratie exemplaire » quand la réalité
c’est la fin de la séparation des pouvoirs et la prise de contrôle des médias par une entente
de groupes connivents ?
En matière de politique économique, reprochez-vous à Nicolas Sarkozy d’être trop
libéral ou pas assez ?
Ce qui domine, c’est la confusion. Il y des annonces dans tous les sens et peu de
visibilité dans sa politique économique. La vertu du libéralisme, ce sont des règles précises et
rigoureuses : la séparation des pouvoirs, l’équilibre entre les pouvoirs,
l’interdiction de mélanger l’État et l’économie. Aucune de ces règles n’est
respectée en France. Quand il annonce qu’il va faire voter une loi pour imposer aux
entreprises de distribuer aux salariés un tiers de leurs profits, c’est faire comme si les
entreprises étaient toutes les mêmes ! Vous voyez Total distribuer à ses salariés 4 milliards
d’Euros ? En revanche, reporter aux calendes grecques l’effort sur le déficit et
sur la dette, alors qu’il pouvait y avoir un consensus national sur cette question,
c’est faire une faute. Choisir la facilité sur cette question, c’est une faute qui
marquera le début du quinquennat.
Quand vous l’entendez affirmer à propos du pouvoir d’achat qu’il ne peut
pas « vider des caisses déjà vides », traduisez-vous que l’heure du renoncement a
sonné ?
C’est simplement la revanche de la réalité face à des promesses purement et simplement
intenables.
Revendiquez-vous l’étiquette de « premier opposant à Nicolas
Sarkozy » ?
Ce genre de cliché ne m’intéresse pas. Je ne suis pas un opposant mécanique,
systématique. Simplement, je ne cède pas un pouce de terrain, quoi qu’il m’en coûte,
quand je considère que l’essentiel est en jeu.
Êtes-vous à équidistance de l’UMP et du PS ?
Leur perpétuelle opposition est d’un autre temps. Regardez la crise des socialistes.
Regardez la mise en scène de Blair par l’UMP. La question qui va venir, si je ne me trompe
pas, est celle de la reconstruction, sur des bases saines, du modèle républicain français. Et ce
jour-là, il faudra des reconstructeurs venus de tous les grands courants de la démocratie
française.
Divisions à Paris, Lyon, Strasbourg… Le MoDem c’est « moins on est nombreux,
plus on se dispute » ?
C’est vrai que l’arrivée de dizaines de milliers d’adhérents nouveaux,
exigeants, c’est un changement de culture. Mais pour moi, c’est un bonheur. Et dans
toutes ces villes, au bout du compte, nous serons présents, autonomes et rassemblés.
Si vous échouez aux municipales de Pau, arrêtez-vous la politique ?
Je n’ai pas l’intention d’échouer. Mais je n’en fais pas un test
national. C’est une ville à qui on ne parle pas comme à une autre. Pour vous, c’est une
ville moyenne, de province. Mais pour nous, c’est une capitale, qui a une grande histoire et
je crois un grand avenir. Nous, nous la regardons avec d’autres yeux. Nous avons besoin que
la ville se porte bien, qu’elle vise haut. Chez nous, il y a une fierté. La ville a eu une
grande histoire d’amour avec quelqu’un qui sortait de l’ordinaire, André
Labarrère. Elle sait que c’est le moment pour elle d’en commencer une autre. Mais elle
veut que ce soit une autre grande histoire. Pas du banal. Vous voyez, ce n’est pas de la
politique comme vous l’entendez. C’est plus humain. Et je vais y mettre, ces prochaines
années, toutes mes forces.
Ségolène Royal est-elle aujourd’hui pour vous une alliée ou une rivale ?
Ma situation n’est pas facile, la sienne non plus. Je trace un chemin nouveau. Son
chemin, plus classique, est barré par une crise grave. La crise du PS est dans son nom même.
Imaginez-vous un responsable du PS venir à la télé et déclarer : « l’avenir de la
France, c’est le socialisme ! » Si vous ne pouvez pas prononcer une telle phrase,
alors vous ne pouvez plus vous appeler Parti Socialiste… Et derrière cela, il y a la question
des alliances. Pour moi, je n’ai pas ce type de question : si la désillusion est à la
mesure de ce que je crois, il faudra que tous les reconstructeurs se réunissent. Il faudra faire
travailler ensemble des démocrates, des socialistes, des républicains, y compris de droite, par
exemple des gaullistes qui sont aujourd’hui plein de doutes et de questions.
Il y a un an, vous vous apprêtiez à décoller dans la campagne présidentielle.
Qu’avez-vous raté pour ne pas être au second tour ?
L’obstacle que je n’ai pas réussi à franchir, je le connais. C’est le
remords du 21 avril 2002, qui pesait si fortement sur la gauche. Beaucoup d’entre eux, au
fond, savaient que Ségolène Royal serait battue. Mais ils ne supportaient pas l’idée que le
PS soit absent, pour la deuxième fois, du second tour. Dans l’avenir, la question se posera
différemment.
Une chose que Nicolas Sarkozy vous a apprise ?
Le mouvement perpétuel. Mais pour aller où ?
De Ségolène Royal ?
Que l’image ne suffit pas.
Une chose que vous apprend Barak Obama ?
Si l’on veut offrir une alternative, il faut se tenir loin du système qu’on veut
remplacer.
Propos recueillis par eric Mandonnet et Ludovic Vigogne, L'Express, semaine du 17 au 23 janvier
2008
Fin de la récréation ?
Ce matin, le Président de l'Assemblée Nationale, Bernard Accoyer, était l'invité de l'émission "La matinale" sur Canal +. Il a expliqué qu'ils allaient ralentir le rythme, que les électeurs de l'UMP avaient du mal à suivre (et ils ne sont pas les seuls), que le Parlement allait jouer pleinement son rôle, que les lois avaient été votées vite (comprenez "trop vite") et qu'on ne pouvait pas tout faire en même temps. Donc ça sent le sifflage de la fin de la récréation. Dommage pour l'élève Sarkozy qui va peut-être s'ennuyer en classe (il s'amusait tellement) et tant mieux pour la France. Comme quoi, il ne faut jamais désespérer.
@ bonbon et @ Dianae, sur l'amitié (sur l'aéroport de Pau)
Je vous comprends l'une et l'autre. Cette scène a un petit côté enfantin, et en même temps FB a saisi l'occasion à ne pas manquer, l'occasion d'administrer à NS, d'homme à homme et publiquement, une leçon bien méritée.
Ce n'est pas cela qui est ennuyeux, c'est que les médias ne parlent de nous qu'à l'occasion d'épisodes de ce genre. En cette période électorale où la présentation "bipolaire" fleurit de nouveau, le problème pour nous et pour nos candidats est le suivant : comment retenir l'intérêt, comment faire passer des idées, comment exister, tout simplement, en créant des "événements" qui ne sombrent pas dans le pipole ? C'est un beau défi.
Mais en plus j'aurais tendance à croire que secouer de temps en temps les journalistes, évidemment dans les limites de la courtoisie, peut avoir du bon : on se rappelle FB pendant les Présidentielles.
A l'attention de Titi 23 janv 20 08 - AVEZ-VOUS BIEN LU ?
J'ai vu effectivement une phrase de Hitler reprise dans "Gagny en mouvement", mais il me semble que c'était AU CONTRAIRE pour mettre en garde les électeurs contre tout discours démagogique où l'auditeur entend ce qu'il a ENVIE d'entendre. Autrement dit se méfier de qui veut FAIRE PLAISIR en flattant l'animal dans le sens du poil.
Mieux cibler ses critiques... (à Elise et Bonbon)
Bien que je paraisse un ami de Sarko, en vérité je remplis le rôle d'avocat du diable qui le défend là où il n'a pas tous ses torts, pour que vous puissiez mieux cibler votre sens critique et énergie de jeunesse, et ne pas la brûler inutilement dans des thèmes secondaires. En passant, merci à Bonbon de m'avoir compté parmi "Nous". En plus, si on veut être fidèle au mot d'ordre "La France de toutes nos forces", il faudrait savoir trier, et prendre (picorer) quelques qualités chez ceux qui sont généralement blâmables. Oui, contrairement à anisse, je pense que le bien et le mal, le beau et le laid peuvent se côtoyer, comme chez Quasimodo...
Non Sarko n'est pas un ami du Modem
même si, plus il en rajoute, plus il s'enfonce, et plus François prendra du poids (politique seulement !). Là je suis bien d'accord et c'est ce que nous attendons tous. De là à oser dire qu'il soit le meilleur ami du Modem.. Hum. Je préfère continuer à citer JF Khann : il est juste le pire ennemi de lui même. En fait, c'est comme si nous n'avions qu'à attendre au coin du bois (comme disait Renard il y a plusieurs mois déjà) qu'il détruise tout lui même, se casse la g... en fait.
NdM: Si vous pouviez éviter les grossièretés, merci d'avance.