François Bayrou : Il y a des marges de progrès qui ne coûtent pas d'argent
26 mars 2007
PRÉSIDENTIELLE 2007 : LES GRANDS DÉBATS DES ECHOS - A l'approche de l'élection présidentielle, Les Echos poursuivent leur série de grands entretiens sur les thèmes qui dominent la campagne. Cinq acteurs de l'économie sont venus débattre avec François Bayrou de la "troisième voie" économique, sociale et institutionnelle qu'il défend en renvoyant dos à dos l'UMP et le PS. Emplois francs, relations avec l'administration, délocalisations, fiscalité, nouveau contrat de travail, nouvelle majorité, le président de l'UDF précise son projet avec un credo : on peut changer beaucoup sans beaucoup dépenser.
LE CANDIDAT UDF RÉPOND AUX QUESTIONS D'ACTEURS ÉCONOMIQUES ET SOCIAUX
JEAN-CHRISTOPHE WIART. Vous voulez donner la possibilité de créer deux emplois pratiquement
exonérés de charges sociales pendant cinq ans. C'est l'une de vos principales propositions.
Cela
m'intéresse en tant qu'employeur, mais que se passera-t-il au bout des cinq
ans ?
L'exonération de charges est valable cinq ans. Après, on revient dans le droit commun. C'est
une mesure très simple, compréhensible par tous.. Je crois à la vertu et à la dynamique de la
simplicité. Si cette idée a du succès, comme je le pense, elle pourra être pérennisée. On en fera
l'évaluation au bout de deux ans. Tous les artisans et commerçants que je rencontre, toutes les
très petites entreprises comme la vôtre y sont favorables. L'autre jour, un artisan est venu me
voir, les larmes aux yeux, pour me dire : « Si on avait eu cela bien avant, ma femme ne
se serait pas crevée au travail comme elle l'a fait. » Ce n'est pas une mesure conjoncturelle.
C'est la démonstration grandeur réelle que la concentration des charges sur le travail est un
obstacle à l'emploi. J'attends de cette mesure plusieurs centaines de milliers de créations
d'emploi la première année.
J.-C. W. Toutes les entreprises en bénéficieront-elles, même celles pour lesquelles ce
serait juste une aubaine ?
Elles seront toutes concernées, sans aucune exception. Et, franchement, si Total crée deux
emplois sans charge, cela ne me paraît pas très grave comme effet d'aubaine !
J.-C. W. C'est une mesure lisible. Mais vous proposez en contrepartie de concentrer les
allègements de charges sur les salaires inférieurs à
1,3 SMIC. Cela ne risque-t-il pas de tirer les salaires vers le bas ?
J'y ai réfléchi. Je me suis borné à reprendre les conclusions d'un rapport de la Cour des
comptes de 2006 sur les exonérations de charges. La Cour préconise exactement ceci. Convenez
qu'entre 1,3 et 1,6 SMIC, le changement est tout de même marginal ?
J.-C. W. Où en êtes-vous dans votre réflexion sur la TVA sociale ?
Je ne me risquerai pas à la proposer comme « la » solution miracle. J'ai autour de
moi autant d'ardents défenseurs que d'ardents adversaires de la TVA sociale. La concentration des
charges sur le travail est néfaste. C'est le problème de nos sociétés qu'on appelle bismarckiennes,
du nom du chancelier allemand qui a inventé cette répartition des charges. Cela rappelle le vieil
impôt sur les portes et les fenêtres. On l'avait inventé car c'était facile. Mais on a commencé à
voir les portes et les fenêtres se murer. Pourquoi ? Parce que, comme toujours, lorsque l'on
concentre une taxe sur une seule base, celle-ci a tendance à s'échapper. Sur la TVA sociale, je
veux être prudent. Nous avons déjà une TVA élevée.. Le transfert d'une partie des charges sociales
sur la TVA, c'est au moins cinq points d'augmentation de la taxe. Même si l'on explique qu'elle ne
pénalisera que les produits importés, qui ne s'en inquiéterait ? J'examine ce qui se passe en
Allemagne, où la TVA vient d'augmenter de trois points, sans créer d'inflation. On peut imaginer
d'autres pistes, mais aucune d'entre elles n'est évidente...
J.-C. W. Vous voulez établir une relation « amicale » entre l'Etat et les
entreprises. Le dirigeant de petite entreprise que je suis ne peut qu'y être sensible. Mais comment
obtenir la participation de tous, en particulier de l'administration, à ce
changement ?
Je suis heureux que vous ayez relevé dans mes propos le terme « amical ». Je veux
en effet faire de la France un pays pro-entreprise. Au lieu de considérer que l'administration n'a
qu'un rôle de contrôle et de sanction, je voudrais qu'elle fasse du conseil. Autrement dit, que, à
chaque fois qu'une infraction est constatée, son intervention soit précédée d'une recommandation.
J.-C. W. Beaucoup de dirigeants sont peu disponibles pendant la semaine pour régler
leurs problèmes administratifs. Pourquoi ne pas ouvrir les administrations le samedi
matin ?
Excellente suggestion. Cette mesure ne coûterait pas un euro à l'Etat et rendrait la vie plus
facile. Ce que vous venez de suggérer montre qu'il y a d'immenses marges de progrès en France, qui
ne coûtent pas d'argent.. C'est aussi le sens de la proposition que je fais de remplacer le système
de la caution-logement par une assurance obligatoire, qui ne coûterait pas plus de 5 à
6 euros par mois.
J.-C. W. Comment réussirez-vous à mettre en oeuvre un « small business act »,
alors que l'Europe nous l'interdit ?
Dans le « small business act » que je préconise, il y a quatre volets. La
simplification de l'administration ; le droit de saisine des citoyens sur tout ce qui ne
marche pas ; l'aide aux deux emplois sans charge. Et le fait de réserver les marchés publics
de moins de 50.000 euros aux petites entreprises. C'est cela, me dit-on, qui pose problème, à
cause de l'OMC. Mais les Etats-Unis et le Canada, qui sont à l'OMC, le font depuis cinquante-quatre
ans. Ma conviction est que l'Europe doit se mêler des grandes choses, pas des petites. Elle doit
s'occuper de défense, de politique étrangère, de politique économique, d'harmonisation fiscale, pas
de la manière dont nous voulons organiser notre service public postal..
CHRISTIAN POYAU. L'entreprise moyenne, entre 50 et 2.000 personnes, est un
moteur de développement, d'emploi et d'exportation. Que préconisez-vous sur les seuils sociaux et
fiscaux qui freinent le développement des entreprises moyennes ?
Tout le monde s'accorde à dire que le grand point de faiblesse de la France, c'est son tissu
de PME. Or l'aménagement du territoire, la compétitivité, les gains de parts de marché à
l'extérieur dépendent de la densité de ce tissu. Je le vois bien dans ma circonscription :
Turboméca fabrique les deux tiers des moteurs d'hélicoptères qui volent dans le monde.
Je crois qu'il faut lisser les seuils. C'est attristant le nombre de personnes qui
disent : « Je suis à 49 salariés et je n'en bougerai pas », mais on ne peut
agir sans en discuter avec les partenaires sociaux. Je suis depuis longtemps persuadé qu'il faut
avoir une relation de confiance et de coresponsabilité avec les syndicats. Sur ce sujet, on devrait
procéder de manière expérimentale, en prenant deux départements ou deux régions, pour voir si, oui
ou non, la question des seuils est lourde pour les entreprises. Moi, je crois qu'elle l'est.
L'expérimentation, l'évaluation, voilà la bonne méthode. Autre exemple, le CNE. Marche-t-il
vraiment bien, comme certains le disent, ou ne marche-t-il pas du tout ou très peu, comme d'autres
l'affirment ? On a prévu une étape d'évaluation, eh bien, faisons-la de manière
sérieuse ! Demandons à des gens sérieux, non engagés dans des intérêts, de bien vouloir
regarder avec nous si c'est intéressant ou pas.
C. P. Quand vous passez à 50 salariés, la taxe professionnelle augmente et, en
plus, vous devez la payer plus tôt? Que comptez-vous faire ?
Il faut reconnaître à la société civile, aux acteurs, le droit d'identifier les problèmes et
de saisir une autorité pour dire : « Là, on a vraiment une difficulté ». Je ne
connais pas un syndicat qui n'accepterait pas de se mettre autour de la table pour en discuter.
Simplement, les syndicats ne sont jamais saisis. Tout fonctionne comme si l'Etat était le patron de
tout et qu'à ce patron-là, on n'avait pas le droit d'adresser la parole. C'est cela qu'il faut
changer, et ce n'est pas une petite affaire. Il faut convertir la société française au partenariat,
à la reconnaissance d'une double légitimité, celle de l'Etat et celle de la société civile. C'est
dans ce partenariat, et notamment dans la reconnaissance d'un droit de saisine sur tout ce qui ne
marche pas, que l'on trouvera des marges de progrès infinis, sans augmenter les prélèvements
obligatoires. Tout cela est source de croissance, de liberté, de confiance.
C. P. Quand on développe une entreprise, on tombe vite sur le problème du financement.
Cela m'amène au sujet de l'ISF. Quelqu'un qui investit dans une oeuvre d'art est exonéré, quelqu'un
qui investit dans une PME est taxé. Qu'en pensez-vous ?
Ce n'est pas aussi simple que vous le dites, mais la manière dont l'ISF est organisé est
effectivement pénalisante. Franchement, même si je condamne ces comportements très inciviques, je
ne vois pas quel intérêt la France retire à exporter les gens qui ont réussi chez elle. Il faut
réfléchir à ce qui est intéressant pour notre pays. Je suis favorable à une base large et à un taux
réduit d'ISF. Le taux réduit, pour moi, c'est 1 pour 1000. C'est simple et compréhensible par tout
le monde. J'avais au début pensé faire comme les Suisses et tout inclure dans l'assiette
taxable : l'outil de travail, les oeuvres d'art... Les premiers à venir me voir ont été les
marchands d'art, suivis de près par les chefs d'entreprise. J'ai entendu leurs doléances. Je ne
préconise donc pas de changer la base actuelle. Mais mon idée reste d'élargir beaucoup l'assiette
et d'abaisser le taux, afin que les gens se fassent à l'idée que ce n'est plus un impôt pénalisant.
D'ailleurs, cela s'appellerait « impôt sur le patrimoine » et pas « impôt sur la
fortune », parce qu'un patrimoine moyen, ce n'est pas de la fortune. Et que le mot constitue
une stigmatisation.
C. P. Parlez-nous de vos intentions sur les 35 heures, qui restent un vrai
handicap ?
J'ai été très critique à l'égard de la manière dont les 35 heures ont été mises en
place, sans considération des différences entre secteurs. Je connais très bien la filière de
l'élevage. Une vache, un cheval mangent tous les jours, il faut s'occuper d'eux tous les jours, les
faire sortir tous les jours. Comment faire les 35 heures dans une telle filière ? C'est
impossible. Donc on fait semblant, on bricole. C'est absurde. L'Etat ne peut plus décider de tout.
Il est en situation d'extrême fragilité, c'est un colosse aux pieds d'argile. La manière dont le
travail est organisé doit se discuter entre les organisations syndicales et les entreprises. C'est
aux branches de prévoir cette discussion. Les 35 heures ont engendré deux maux : des
feuilles de paie trop basses et du stress dans l'entreprise. On nous avait annoncé les
35 heures payées 39, on a finalement eu les 35 heures payées 35, avec le stress en
prime. Le progrès que je propose, c'est que les heures supplémentaires, qui sont aujourd'hui
majorées de 10 % pour les unes et de 25 % pour les autres, passent toutes à 35 % et
que cette majoration soit défalquée des charges sociales.
MARIE-HÉLÈNE BOURLARD. Vous ne parlez pas beaucoup des délocalisations. Or cela fait des
décennies qu'on allège les charges et que les délocalisations se poursuivent. Que comptez-vous
faire pour régler cette question ?
Personne ne réglera le problème des délocalisations. Si quelqu'un vient à cette place et vous
dit « J'ai la mesure qui va régler la question », il raconte des histoires. Moi, je ne
veux pas raconter d'histoires aux gens. Je veux les aider. Qu'a-t-on comme possibilité ? A la
vé rité, il y en a deux. La première, c'est de réfléchir au coût du travail ?
M.-H. B. Quand on gagne 1.000 euros par mois comme moi, la priorité, c'est
surtout d'augmenter les salaires.
Je pourrais aisément me rendre populaire à vos yeux en annonçant que je vais augmenter les
salaires. Mais, dans une branche comme la vôtre, si vous augmentez le SMIC comme certains le
souhaitent , vous avez une délocalisation immédiate. Et je ne connais pas un économiste de
gauche qui soit en désaccord avec ça. C'est vrai que c'est dur de vivre comme cela ; je ne
peux pas prétendre que ce soit bien payé ni même convenablement payé. Mais vous ne pouvez pas
arrêter les délocalisations quand vous êtes un pays exportateur.
M.-H. B. Instaurons des règles européennes !
La deuxième voie face à la mondialisation, c'est, en effet, que l'Europe accomplisse son
travail pour que, au moins, la concurrence soit équitable. Qu'on ait la certitude que, quand on
impose des règles aux uns en matière d'environnement, elles soient respectées par les autres. Qu'on
essaie d'aller vers une harmonisation en matière sociale, qu'on protège ses sites, ses productions.
Par exemple en s'intéressant au niveau des monnaies, parce que certaines je pense à la
monnaie chinoise sont terriblement sous-évaluées. Le travail en Chine vaut 75 fois
moins que le travail en France. L'action ne peut être que politique et européenne.
Mais il y a aussi des entreprises qu'une part de délocalisation sauve. J'ai visité à
Marseille une PME de 60 salariés, leader européen dans le domaine des capteurs et régulateurs
pour les moteurs Diesel de bateau, avec près de 20 % de parts de marché mondial. Si elle ne
faisait pas la moitié de sa production en Tunisie, elle serait déjà morte. Il y a des
délocalisations favorables et d'autres mortelles. Quand l'entreprise s'en va, c'est une perte
sèche.
M.-H. B. Mais que faire dans ce cas ? A la fin de l'année, mon usine
délocalisera, ça fera 147 chômeurs de plus, alors que LVMH, notre donneur d'ordres, a réalisé
1,9 milliard d'euros de bénéfice net en 2006. Il nous tue. Et qu'est-ce que vous
faites ?
Et vous, qu'est-ce que vous faites ? La candidate à l'élection présidentielle que vous
soutenez, qu'a-t-elle fait ? Le parti que vous soutenez, qui a été au gouvernement, qu'a-t-il
fait contre les délocalisations ? J'ai vu, en Vendée, une entreprise qui fabrique des
ordinateurs haut de gamme, pour les Airbus, les Boeing et même les trains de tige qui forent pour
le pétrole. Entre 350 et 400 de ses salariés, sur un total de 500, sont issus des
secteurs du textile et du cuir. Cette reconversion est une réussite.
M.-H. B. J'habite dans le Nord, dans l'Avesnois. C'est une zone sinistrée.
Il n'y a plus rien.
Peut-être peut-on implanter des entreprises nouvelles ? Je refuse de baisser les
bras : je viendrai dans le sud de l'Avesnois.
M.-H. B. Où est le volet social de votre
« social-économie » ?
Il est, par exemple, dans les petites retraites : nous voulons porter le minimum
vieillesse à 90 % du SMIC. Il est dans la lutte contre l'exclusion : nous voulons que les
personnes qui sont au RMI, laissées sur la touche, puissent avoir une activité d'insertion dans la
société qui leur permette d'arrondir leurs fins de mois ?
M.-H. B. Combien allez-vous leur donner ? 400 euros ? Vous croyez que
ça suffit pour vivre ?
Je donne raison à votre indignation, mais pas à vos solutions. Si la solution existait
quelque part, n'importe où, dans votre modèle de pensée, elle aurait été appliquée.
M.-H. B. Que valent vos promesses ? Quand vous étiez ministre de l'Education,
1 million de personnes sont descendues dans la rue et vous n'avez rien réformé.
Un ministre qui a vu 1 million de personnes descendre dans la rue, après tout, ça le
forme. Il commence à comprendre des choses qu'il n'avait pas comprises avant. Dans une vie, je
trouve cela finalement heureux. Je vais vous le dire, amicalement et respectueusement : nulle
part dans le monde, les solutions que vous défendez n'ont été appliquées et n'ont produit quelque
chose de bien. Nulle part. Je sais bien que vous avez un idéal et des raisons de le défendre, je
sais bien que ce que vous dites de la vie des gens est juste, mais nulle part ce que vous demandez
n'a produit autre chose que d'épouvantables malheurs et des millions de morts. C'est, hélas, la
manière dont l'Union soviétique a dérivé.
M.-H. B. Moi, j'habite en France, pas en Union soviétique.
Je croyais que vous étiez internationalistes...
ALAIN DUCROCQ. Nicolas Sarkozy souhaite instaurer un contrat de travail unique,
vous-même vous vous prononcez pour un CDI à droits progressifs : comment intégrez-vous le
travail temporaire, qui représente 600.000 emplois équivalent temps plein ?
Le contrat trop rigide, c'est la fortune des entreprises de travail temporaire. Car les
entreprises trouvent chez vous la souplesse qu'elles ne trouvent pas autrement, et certains
salariés aussi choisissent l'intérim pour bénéficier des 10 % de prime de précarité. Pour ma
part, je ne suis pour rien d'unique, car nous n'avons pas tous les mêmes besoins. Je ne suis pas
pour la chaussure à taille unique, ni pour la voiture unique...
A. D. Vous ne voulez rien d'unique, sauf vos deux emplois
francs ?
Les deux emplois sans charges ne sont pas une obligation, mais une offre supplémentaire que
je fais. C'est là toute la différence.
Sur le contrat de travail, je défends un cadre de droit commun, le CDI, avec une période
d'essai suffisante. C'est ce que je dirai aux partenaires sociaux, et j'écouterai ce qu'ils ont à
dire sur ce sujet. J'ai rencontré tous les syndicats : ils sont tous favorables à la Sécurité
sociale professionnelle, à cette idée que le contrat peut s'interrompre dans l'entreprise sans que
le salarié ne perde ses avantages et même son salaire, puisqu'il est mis à disposition d'une autre
entreprise. Le patronat affirme que cette idée l'intéresse aussi. Eh bien, demandons aux
partenaires sociaux de faire des propositions communes sur ce sujet. C'est ma logique : l'Etat
ne doit pas tout régler. A lui de fixer les grands principes et, pour le reste, qu'il fasse
confiance aux organisations de salariés et d'entreprises !
A. D. Je dirige un comité d'entreprise et je vois combien les positions entre
partenaires sociaux sont éloignées. Au niveau national, c'est pareil, le Medef et les syndicats ne
savent pas se parler. Alors, concrètement, comment faites-vous pour que la « démocratie
sociale » dont vous parlez ne soit pas un voeu pieux ?
Pourquoi, en France, les partenaires sociaux ne se parlent-ils pas ? Pourquoi
s'enferment-ils dans un jeu de rôle qui consiste à réclamer tout d'un côté et à refuser tout de
l'autre ? Parce qu'on sait que c'est l'Etat qui décidera en dernier recours. Regardez le
nombre d'accords qui ont été mis en place avec la bénédiction d'organisations syndicales, y compris
les plus revendicatives, qui font semblant d'être contre alors qu'elles ont en réalité donné leur
accord ! Ça n'est pas normal. Il faut changer la méthode. Il faut que les organisations
syndicales passent de la protestation à la responsabilité. Ce n'est pas facile, certains n'aimeront
pas ça, mais il faut absolument aller dans cette direction. Il faut bouger. Et, d'ailleurs,
le faible taux de syndicalisation en France montre qu'il y a quelque chose qui ne va pas dans notre
système.
A. D. Je suis préoccupé pour ma retraite. Certaines études évoquent des hausses de
prélèvement obligatoires de 3 % à 5 % par an. Quelle est votre solution et comment
la financez-vous ?
Je suis pour une retraite par points. C'est la seule façon de mettre fin à la multiplicité
des régimes, d'instaurer une vraie égalité et de sauver le système. Je soumettrai cette réforme à
référendum. La réforme ne fait pas peur si les gens savent qu'au bout du compte ils vont être
engagés, consultés, informés.
A. D. Ça, c'est la forme.
Mais c'est important ! Le fond est dans la forme. On a choisi le système de
répartition : ceux qui travaillent paient les pensions de ceux qui sont à la retraite. Au
début des années 1950, on avait 5 salariés actifs pour 1 retraité, aujourd'hui, on
est à 1,5 actif et, d'ici à très peu d'années, on sera à 1 actif pour 1 retraité.
Comment fera-t-on ? C'est intenable ! Il faut plus d'actifs et moins de retraités, il
faut donc assouplir le système. A partir de 60 ans, on devrait pouvoir partir à la retraite
avec un niveau de pension calculé en fonction de différents critères dont la pénibilité, à
laquelle je tiens beaucoup. Si la personne trouve que sa pension est suffisante, elle pourra
s'arrêter de travailler, sinon, elle pourra continuer à travailler. Mais, je le concède, il faudra
pour cela qu'il y ait du travail. Cela montre l'ampleur du changement dont la France a besoin.
GUY CARCASSONNE. Je voudrais aborder avec vous le chapitre institutionnel.
Vos propositions sur l'interdiction du cumul des mandats, sujet à mes yeux fondamental, sont
nettes. Vous êtes de très loin le candidat qui s'engage le plus précisément sur cette réforme
indispensable si l'on veut redonner au pays le Parlement dont il a besoin. En revanche, je ne
comprends pas votre insistance à vouloir introduire 50 % de proportionnelle dans le mode de
scrutin. C'est à mes yeux le meilleur moyen de ruiner toute possibilité de fabriquer des majorités
stables. Pourquoi ne vous contentez-vous pas de limiter la proportionnelle à 10 % des
sièges ? Cela suffirait pour assurer la nécessaire représentation des différentes sensibilités
politiques.
10 % des sièges, c'est rien. Si l'on suit votre proposition, les Verts auraient cinq
sièges, le Front national six. Aucun ne pourrait constituer un groupe. Les citoyens français ont le
droit d'être équitablement représentés à l'Assemblée nationale. Pour moi, la démocratie, c'est la
protection des minorités et non le culte des majorités. Au premier tour de l'élection de 2002,
Jacques Chirac et Lionel Jospin ont totalisé 35 % des voix et ils ont obtenu 92 % des
sièges à l'Assemblée nationale. Vous trouvez cela juste et équitable ? Je veux une
représentation substantielle des courants d'opinion et des territoires. 50 % de scrutin
majoritaire, 50 % de proportionnelle, c'est à peu près le système allemand et cela n'enlève pas
l'effet majoritaire.
G. C. C'est vous qui le dites. On a vu dans l'histoire récente des majorités
extrêmement étroites. Elles n'auraient pas existé s'il y avait eu 50 % de
proportionnelle.
Objection ! S'il n'y a pas de majorité, il y a des coalitions. En 1988, en 1993, en
1995, aucun parti n'avait la majorité à lui tout seul. L'idée qu'il faut un parti dominant pour
qu'un système marche est absurde.
G. C. C'est pourtant ce qui passe dans les systèmes majoritaires !
Imaginons que vous êtes élu le 6 mai. Les élections législatives se tiennent dans la
foulée, les 10 et 17 juin. Deux cas de figure sont alors possibles. Ou bien le nouveau
parti que vous entendez créer obtient une majorité et nous sommes repartis sur une logique assez
proche de celle de la Ve République. Ou bien, et je le crains pour vous, vous n'obtenez pas la
majorité. Je le crains parce que même De Gaulle en 1958, après le triomphe du référendum, avait été
très loin d'obtenir la majorité. Dans ce cas, vous serez conduit à faire alliance avec l'un des
deux grands partis. Avec le risque d'être minoritaire dans votre majorité et de devenir l'otage
soit du PS, soit de l'UMP.
Quand on demandait à François Mitterrand en 1981 : "Si vous n'avez pas la majorité,
comment ferez-vous ?", il répondait : "Faites aux Français le crédit de la cohérence."
C'était une excellente réponse. Je n'imagine pas que les Français, après avoir élu un président de
la République sur un schéma aussi novateur que celui que je propose, puissent se déjuger en cinq
semaines. La question de la cohérence ne sera donc pas posée au président de la République ou à son
gouvernement, mais au PS et à l'UMP ou, plus exactement, à certains membres du PS et de l'UMP.
G. C. Vous tablez sur l'éclatement de ces deux formations ?
Il y aura une heure de vérité. Elle correspond à des questions qui se posent depuis très
longtemps, notamment au sein du Parti socialiste. Je crois donc qu'une majorité est possible mais,
même dans ce cas de figure, je ne veux pas le pouvoir pour un seul parti. Je défends l'idée de
majorités pluralistes dans lesquelles on est obligé de discuter et de se mettre d'accord. Si
Dominique de Villepin avait eu l'obligation de convaincre une majorité plus large, moins docile, il
n'aurait jamais fait la bêtise du CPE.
G. C. Et si vous n'avez pas de majorité du tout ?
Eh bien les partis s'entendront autour d'un président de la République qui aura annoncé à
l'avance aux Français l'idée qu'il faut se rassembler, qu'on n'est plus prisonnier du clivage
droite-gauche. Le rassemblement se fera autour d'un courant central, avec des partenaires nouveaux,
heureux, croyez-moi, de bénéficier de ce déverrouillage rafraîchissant.
G. C. Dépasser le clivage gauche-droite, n'est-ce pas retomber dans
l'illisible ?
En rien. Je récuse la notion de camp. C'est une malédiction. C'est elle qui a obligé Michel
Rocard à être du côté d'Olivier Besancenot. C'est elle qui a conduit Jacques Delors à se retrouver
minoritaire dans son propre camp, alors que je crois que nous pensons la même chose sur à peu près
tous les sujets. Chacun doit évidemment conserver sa sensibilité, mais je veux que les grandes
sensibilités de l'arc républicain puissent travailler ensemble. Je suis plus près des
sociaux-démocrates que de la droite nationaliste. Regardez combien les vues des responsables
politiques se sont rapprochées, sur l'école, l'entreprise, la dette et même la fiscalité.
G. C. Oui, mais Laurent Fabius, par exemple, a dit qu'il ne travaillerait jamais avec
vous...
Souvenez-vous de Laurent Fabius qui disait en 2002 : on ne peut pas être battu par la
droite, mais on peut l'être par les impôts. Les Français savent bien que la réalité est
complexe, que personne n'a totalement raison et personne complètement tort. Il est grand temps que
nous en tirions toutes les conséquences sur le plan politique.
Les Echos
Délocalisations et balance du commerce
J'étais au Zénith le 21 mars dernier et j'ai été frappé par la proximité et la disponibilité de Monsieur Bayrou et de son équipe. Pour répondre à Gertrude_, il n'y a pas de positions médianes à la mondialisation. On la subit ou on la dompte. Mais pour la dompter il faut être en mesure de le faire. La France n'est pas de taille parce que le marché qu'elle représente n'est pas suffisemment vaste pour peser sur les échéanges internationaux. Il faut donc que notre pays retrouve sa place de décideur et de "tracteur" au sein de l'union européenne. Il faut impérativement rappeler les Etats-Unis, la Chine, le Japon et l'Inde au respect des conventions de l'OMC sur les échanges. Il n'est pas tolérable de constater que les Etats-Unis subventionnent Boeing et nous poursuivent pour les subventions à Airbus. Il n'est pas convenable d'importer sans taxation des produits de pays qui n'ont pas les même conditions de travail, qui ne respectent pas les normes écologiques, qui refusent de signer les accords de Kyoto ou qui tolèrent le travail des enfants. Nous ne pouvons pas imposer aux autres nations nos valeurs mais nous pouvons les taxer pour les inciter à se réformer. Il faut donc que la France reprenne son "co-leader ship" dans l'Union Européenne et que la politique économique et les échanges internationaux équitables soient ses priorités. Les délocalisations ne sont pas une fatalité, pas même une facilité pour les entreprises. Délocaliser l'outil de production crée des contraintes logistiques et administratives très lourdes. Il ne faut pas croire que le bénéfice d'une délocalisation se fasse ressentir à court terme, c'est faux. Une délocalisation se gère sur du long terme. J'ai une question pour Monsieur Bayrou (pour qui j'ai voté en 2002 et pour qui je voterai en 2007) : Ne serait-ce pas une faute que de laisser l'Ukraine hors de l'Europe, alors que sa stabilité en serait irrémédiablement remise en cause si elle ne nous rejoint pas ? De toutes les candidatures à l'intégration, n'est-ce pas celle qui nous serait nuisible de reporter ?
l"esprit et la lettre
Ce qui est remarquable c'est l'esprit de l'article où rien n'est promis inconsidérément (on le savait déjà) mais aussi la volonté de mettre en oeuvre des principes en reconnaissant que tout ne peut avoir de solution miracle. Peut-être certaines décisions pourraient-elles être à l'essai, transitoires. Les gouvernements ont toujours voulu avoir des solutions définitives. Pour les 35h on aurait pu évoquer dès le départ des ajustements possibles, dans certains domaines, au bout d'une certaine période. (mais eviter une remise en cause de tout, sinon on n'en sortira jamais des revendivcations) Ce qui me plaît c'est de voir sur du long terme car certaines choses ne peuvent être considérées que sur du long terme. C'est le cas des retraites et la solution préconisée me semble équitable (F.B. y avait songé depuis longtemps mais on n'a pas su l'écouter)- mon soutien date de bien avant les campagnes pour des choses comme cela- Ce qui pourrait déranger c'est ce qui est établi de longue date comme la représentaion du peuple français aux législatives : innover dérange toujours surtout quand on touche aux institutions. Selon moi un travail pédagogique explicatif devra avoir lieu en profondeur. D'ailleurs sans revenir au clivage gauche-droite, il y a des gens de droite qui ont sur bien des points des conceptions de gauche et inversement. L'étiquette est un esprit qui ne correspond pas toujours intégralement à la lettre (voir les propositions sur l'éducation où le désaccord droite gauche et syndicats n'est pas aussi flagrant qu'on a voulu nous le faire croire, mais je n'évoque pas le nombre de postes à pourvoir pour ne pas confondre stratégies et moyens ). Les indécis sont aussi ceux qui manquent de repères faute de propositions concretes, et qui ne comprenent pas ce qu'il y a derrière les étiquettes. ici on y voit plus clair.
Délocalisations
Sur les délocalisations, je trouve M. Bayrou un peu résigné. Il parle de concurrence équitable. Cela suppose que l'on aille à terme vers une harmonisation des taux de fiscalité, des systèmes de protection sociale, des codes du travail, des exigences environnementales. Il faudra y arriver progressivement car il faut tenir compte de la réalité dans chaque Etat. Et il faut se protéger, au niveau Européen (ou de sous-ensembles) contre ceux qui ne veulent respecter aucune règle. Mais pour cela, il faut prendre son bâton de pélerin, convaincre d'abord nos partenaires européens, puis parler à l'OMC. Pour l'instant, la concurrence est tout ce qu'il y a de plus faussé. Et les affirmations comme quoi on veut une Europe plus sociale ne sont dans ces conditions qu'hypocrisie. J'aimerais que M. Bayrou soit plus volontaire dans ce domaine.
Pourquoi je voterai Bayrou.
Cet HOMME ne nous promet pas de raser gratis, ni des larmes, ni du sang, mais de prendre à bras le corps les vrais problèmes posés à la France. Est-il normal, dans une France toujours plus riche, de constater une baisse générale du niveau de vie de la plupart de nos concitoyens.( Prolifération des magasins à bas prix ). Pendant ce temps l'autre partie de la France gaspille la richesse produite par les travailleurs, avec las conséquences visibles sur l'environnement. Je ne suis pas d'extrême gauche,dans mon idéal politique, l'argent doit être plus justement redistribué. François Bayrou est un révolté, notre système social, s'il n'est pas le meilleur, force est de constater nos dirigeants le rognent d'année en année, pendant ce temps les profits augmentent.( Monsieur Ford industriel Américain disait:je veux pour mes employés les meilleurs salaires, ils pourront acheter mes voitures ). Un HOMME au centre s'est levé, un grand espoir pour tout un peuple, sa jeunesse regarde enfler le dette ( L'intérêt de cette dernière représente l'impôt sur le revenu ), les problèmes écologiques se dressant devant eux, l'insécurité dans le Monde, le course à l'énergie, la guerre pour l'eau etc... Je voterai Bayrou, je ne crois surtout pas, nous n'avons pas besoin du drapeau tricolore dans chaque foyer, qui le contrôlera ? le sage disait regardez la lune pas mon doigt. N'est-il pas paradoxal dans la France dont la décision lors des élections politiques se situe au centre, soit gouvernée, soit à droite qui applique une politique de gauche, soit à gauche qui applique une politique de droite depuis 25 ans pour quel résultat ? Voilà pourquoi, je voterai BAYROU.
Superbe
Je trouve cet article formidable de franchise dans les questions et les réponses. Ce dont souffre notre politique, c'est le manque de franchise, les politiques qui appartiennent à un grand courant d'idée font semblant de ne pas y appartenir vraiment. Sur les points qui fâchent, inconfortables à porter, ils n'assument pas et se déguisent en ce qu'ils ne sont pas. Que les libéraux restent libéraux et le peuple les appelleras à gouverner quand il en aura besoin, de même pour les socialistes. L'ambition de FB qui me plait le plus, c'est ça volonté de faire retrouver à la politique ses lettres de noblesse. Sa plus belle ambition est de recréer un système politique suffisamment efficace pour que ça marche même quand il ne sera plus au pouvoir. Les solutions sont tous les jours à adapter au nouveaux problèmes. Je pense que FB à la capacité de réformer notre République pour que les bonnes idées d'où qu'elles viennent (du citoyen, des syndicats, des patrons, ...) puissent être étudiées et acceptées. Je pense aussi aux journalistes qui pourront retrouver le plaisir de commenter de la vrai politique. Quand FB aura changer le climat politique, qu'il l'aura raffraichi, ils pourront alors discuter et débattre, pour nous, des idées et non plus des manigances politiciennes sans envergures. Vivement le bol d'air Bayrou