Racines chrétiennes : Bayrou répond à Barnavi
par François Bayrou
12 janvier 2006
François Bayrou, député des Pyrénées-Atlantiques, président de l'UDF, a milité pour une Constitution européenne laïque sans références aux racines chrétiennes de l'Europe. Il répond à Elie Barnavi, qui s'indignait de ce choix dans le dernier numéro du « Point » (n° 1738).
Elie Barnavi, ancien ambassadeur d'Israël en France, sous le titre « Le socle de l'Europe est
chrétien », condamne, dans le dernier numéro du Point, l'absence dans le projet de Constitution
européenne d'une référence explicite aux « racines chrétiennes de l'Europe ». Pour lancer sa prise
de position, Elie Barnavi s'appuie sur mes déclarations aux récentes Journées de l'Histoire de
Blois sur la laïcité : François Bayrou, dit-il, a affirmé qu'il était chrétien, pratiquant, et
enchanté que la Constitution européenne n'ait pas fait référence aux racines chrétiennes de
l'Europe. « Eh bien, moi qui ne suis ni chrétien ni croyant, je suis consterné par cette négation
de l'Histoire... »
Cette réflexion paradoxale mérite réponse, car il y a là, pour beaucoup d'entre nous, un
point clé de l'identité française et européenne, et peut-être aussi un point clé de nature
spirituelle.
En effet, je suis croyant, chrétien et catholique. En effet, je suis un défenseur du principe
de laïcité. Et, en effet, je crois qu'il est de la plus haute importance pour l'identité et la
vocation de la France et de l'Europe que ces deux convictions puissent se trouver associées,
identiquement défendues, et peut-être même adossées l'une à l'autre.
Deux questions sont à distinguer : les racines de l'Europe sont-elles chrétiennes ?
Fallait-il inscrire cette référence dans la Constitution au-delà des mots, justes et vrais, qui y
figurent : « spirituel, religieux » ?
Que les racines de l'Europe soient chrétiennes, il suffit d'ouvrir un livre d'Histoire et
d'ouvrir les yeux pour le mesurer. L'histoire du continent, c'est l'histoire, depuis quinze
siècles, d'une famille mouvante de nations chrétiennes, pour qui leur religion est la première
identité. Tantôt elles sont habitées par une foi guerrière qui les projette vers la croisade et la
conversion des infidèles, tantôt elles sont menacées d'invasions destinées à les soumettre à
l'islam venu du Sud, puis à la conquête ottomane. Elles sont souvent aussi tourmentées par
l'antagonisme entre la volonté de domination politique de la papauté et la légitimité du pouvoir
politique, aussi bien de l'empereur que du roi, souvent en guerre entre elles au nom de ce principe
de soumission à l'égard du siège pontifical, enfin déchirées par la venue d'une Réforme qui met en
cause la conception catholique de la vérité et l'architecture verticale de la société. Plus tard,
la religion catholique est elle-même mise en cause dans son emprise sur la société par la
Révolution française, par les mouvements laïques, par les révolutions totalitaires. L'Europe est
tissée de cette trame religieuse. Et, à chaque coin de nos rues, de Lisbonne à Vilnius et du mont
Athos à Helsinki, chapelles et cathédrales attestent de la grandeur, de l'immense mouvement de foi
personnelle et collective qui nous firent, en partie, ce que nous sommes.
Mais l'Europe n'est pas faite que de christianisme. Athènes nous a laissé la raison en
héritage. Rome, la Rome des dieux, nous a laissé le goût de l'administration, et le droit. Les
Juifs, cher Elie Barnavi, ont apporté le Livre, leur mémoire, leur silence, leur souffrance, et
souffrance parfois cruelle sous la férule de l'Eglise. L'Islam a guerroyé aux marches, s'est
enfoncé profondément dans notre histoire, menaçant, dominant, puis se repliant, non sans laisser sa
trace dans notre culture collective. Et le socle de l'Europe est tout autant un socle de
contestation du christianisme. Les Lumières nous ont sculptés. Voltaire est l'Europe, qui n'omet
pas à la fin de chacune de ses lettres de rappeler à ses correspondants qu'il faut à tout prix «
écr. inf. », écraser l'infâme (l'Eglise catholique), autant que saint Thomas qui édifie cinq
siècles plus tôt la cathédrale de la philosophie catholique. Et Spinoza est l'Europe, rejeté du
peuple juif par une malédiction inouïe, et insupportable aux chrétiens de son temps, puisqu'il nie
du même mouvement tout Dieu personnel et toute liaison entre morale et Vérité. Et Giordano Bruno,
qui finit sur un bûcher, est l'Europe autant que saint Dominique, dont il partagea le froc. Et Marx
est l'Europe, autant que Kant est l'Europe...
L'Europe, ce sont toutes ces descendances, tout ce patrimoine, spirituel, philosophique,
fidèle et rebelle, parce que le vrai nom de l'Europe, c'est d'abord l'humanisme et la liberté de
croire et de penser. Il a fallu des siècles pour que cet arbre-là s'enracine, et fleurisse, et
porte des fruits, alors même que nous ne connaissons encore qu'imparfaitement la descendance de ces
fruits.
Et c'est pourquoi, selon nous, Français, spécialement Français et républicains, selon nous,
Européens, on ne peut inscrire dans une Constitution de référence à une religion particulière. Car
une Constitution, c'est le texte fondamental qui permet à tous de vivre avec tous. C'est une loi
supérieure aux autres lois et, en tant que telle, elle ne doit accepter que des termes et des
valeurs communs à tous.
Or la religion, pour nous, Européens, ce n'est pas une loi, c'est une foi. C'est une adhésion
d'ordre spirituel qui ne peut être imposée à qui que ce soit par qui que ce soit, et qui ne peut
pas être une référence politique, encore moins une référence juridique. Notre civilisation, comme
Pascal l'avait pressenti, c'est la distinction des ordres, la séparation des réalités spirituelles,
temporelles, et politiques, notamment, pour le dire en langage moderne, des Eglises et de l'Etat.
Ce qui ne veut pas tout à fait dire, malgré ce qu'on entend souvent, que la religion soit
limitée à l'espace privé. Les religions s'expriment dans l'espace public qu'elles ont contribué à
édifier, comme acteurs de la société. Les religions défendent leur système de valeurs et elles sont
d'autant plus fondées à le faire que, s'agissant du christianisme, ce système de valeurs n'est pas
étranger au système de valeurs républicain. Mais elles ne prescrivent pas. Dans la société
démocratique, elles ne sont pas une autorité dogmatique. On doit les écouter, peser leurs
arguments, on n'a pas à leur obéir. La démocratie suppose une défense jalouse de cette séparation
des ordres. Aucune religion ne doit donc se voir reconnaître un statut supérieur, par exemple celui
d'un monopole des racines.
Cela est l'Europe. Notre Europe, qui a payé très cher le droit - ou le devoir - d'établir une
frontière entre la conscience, notamment la conscience croyante, et la loi de l'Etat.
Puis-je ajouter, cette fois en tant que croyant, citoyen de base dans la foi, assis dans
l'ombre au dernier rang de l'Eglise, sans compétence et sans mission, que rien n'est pire pour une
religion que de se trouver dans le statut de religion officielle. L'Eglise, spécialement l'Eglise
catholique, a payé si cher de représenter l'ordre établi qu'elle devrait bénir tous les jours ceux
qui lui ont rendu son statut de communauté de croyants, l'adhésion du coeur, la présence volontaire
au lieu de la présence obligatoire, la pénombre propice à la conversion plutôt que les flambeaux de
l'alliance du trône et de l'autel.
Je trouve donc que rien n'aurait été pire que de prétendre rouvrir ce grand conflit
historique, d'attiser l'exaspération (justifiée) des laïques, des agnostiques, des musulmans, des
juifs, qui si l'on écoutait Elie Barnavi, se seraient tous sentis rejetés par une formulation
maladroite hors des « racines » de l'Europe.
Telle est la vérité de la Constitution française, qui écrit que la République française est
une République laïque, qui n'accepte, quelle que soit notre histoire et notre mémoire de « fille
aînée de l'Eglise », aucune référence religieuse dans notre texte fondamental. Et les chrétiens
français n'imagineraient pas que l'on manque à ce principe.
Que les historiens, là comme ailleurs, fassent leur travail, conduisent leurs controverses,
que les philosophes les y aident, s'ils le peuvent, que les croyants méditent, mais que la loi, de
surcroît la loi fondamentale, ne se mêle pas d'élever une référence historique et spirituelle
jusqu'au statut de vérité officielle, juridique, constitutionnelle.
Le Point
Racines Chrétiennes, oui, mais Racines Universelles avant tout !
Une telle proposition concernant le texte de la constitution ne pouvait être défendue que par F.B, croyant et Chrétien convaincu...Erudition, haute réflexion et Argumentation pointue...J'y adhère également !
L Etat et l'Eglise
Il est évident que les religions n ont pas à intervenir dans les affaires des états. M. Bayrou à raison en tout point. Et l'histoire nous le prouve ainsi que le présent. Lorsque Georges de Hauteville (seigneur Normand) envahit La Sicile sur recommandation du Pape ( sous pretexte de fausses croisades etc ) Sa surprise fut grande de découvrir le mode de vie des Siciliens de ce temps la. Les trois communautés religieuses monothéistes vivaient en parfaite harmonie et les Normands s'aperçurent que le peuple priait dans le même lieu, les trois communautés se rendaient dans le même lieu pour prier. En effet il n existait en ce temps la NI Eglises, Ni synagogues ni mosquées. On utilisait les anciens temples Greco-Romains pour la prière. Le vendredi les musulmans allaient prier Le samedi etait réservé au hebreux Le Dimanche aux chrétiens. Et tout cela dans le même lieu. Et c est par la suite que tout se compliqua. Quant la religion a voulu se mêler des affaires de l'Etat. Georges de Hauteville ne voulu plus se soumettre aux ordres du Pape Se fit couronner Roi de Sicile sous le Nom de Georges 1er. Il sut régner en bon roi et nomma ses conseillers sans faire de différence entre les communautés, mais uniquement se basa sur les valeurs de chacun ... lA Sicile connu sous son régne une grande prospérité. Mais cela etait mal vu par les papes... vous connaissez la suite... les croisades ....
La laïcité est un présent
Oui, je suis catholique, catholique "à fond", catholique de coeur. Et non, je ne suis pas pour une Europe où la Chrétienté serait une valeur constitutionelle, une Europe chrétienne seulement parce que définie comme telle. Parce qu'il ne faut pas tout mélanger, et pour reprendre l'image de Mr Bayrou: il y a les lois, et il y a la foi. La laïcité est un présent, c'est la possibilité pour chacun de faire son choix et vivre ses propres convictions, en harmonie avec son pays et ses concitoyens. La force de l'Europe est sa diversité, ou plutôt sa capacité à unir les différents acteurs de cette diversité, sous des principes universels où la tolérance n'exclut pas la prévention des abus. Racines chétienne certes, mais ce qui fait la beauté de l'arbre, ce sont les fleurs de ses branches!
Racines Chrétiennes de l'Europe
FB a raison de défendre la laïcité de l'Europe. Si les racines Chrétiennes sont très importantes, les racines Celtes le sont probablement encore plus, mais bien antérieures au christianisme ! On n'en parle jamais. Pourtant, bien des calvaires, chapelles, fêtes religieuses chrétiennes... ont été des lieux de cultes Celtes, christianisés. Il suffit de se pencher un peu par ex. sur les pratiques religieuses bretonnes (mais toutes les régions de l'europe vivent de même phénomène) pour comprendre qu'on a bien d'autres racines.
Les racines chrétiennes de l'Europe
Qui mieux que FB aurait pu répondre de façon aussi juste à Monsieur BARNAVI ? Qui peut dire que l'Europe n'a que des racines chrétiennes ? Chacun a le droit de croire ou de ne pas croire. Personne n'a le droit d'imposer sa croyance à qui que ce soit et faire référence à une religion dans une constitution c'est ouvrir la porte à tous les antagonismes. Que de massacres ont eu lieu et encore maintenant au nom de telle ou telle religion. Toutes les religions sont dogmatiques mais leur premier dogme devrait être la tolérance. Je termine ici par une citation de Henri Laborit : "Ce n'est pas l'utopie qui est dangereuse, car elle est indispensable à l'évolution. C'est le dogmatisme, que certains utilisent pour maintenir leur pouvoir, leurs prérogatives et leur dominance."