Irak "l'Union européenne est dans une crise profonde"
François Bayrou invité de Ruth Elkrief sur RTL
11 mars 2006
François Bayrou bonjour, merci d'être avec nous. Le président Chirac a donc annoncé qu'il poserait son veto sur une résolution annonçant la guerre. vous ajoutez votre voix ce matin au concert d'approbations ?
Il n'y avait pas d'autre choix. Au terme des positions que la France avait prises, ce "non" de la France était dans la logique des positions prises.
François Bayrou bonjour, merci d'être avec nous. Le président Chirac a donc annoncé qu'il
poserait son veto sur une résolution annonçant la guerre. vous ajoutez votre voix ce matin au
concert d'approbations ?
Il n'y avait pas d'autre choix. Au terme des positions que la France avait prises, ce "non"
de la France était dans la logique des positions prises.
Mais vous, qu'est-ce que vous en pensez ?
Je vous le dis, et ce "non" de la France est juste. Il est juste parce qu'il y a dans cette
crise, non seulement la résolution du problème irakien, mais aussi en effet un modèle de résolution
pour toutes les autres crises qui surgissent et qui sont autour de nous. La Corée du Nord,
peut-être l'Iran, la Libye, les Etats qui disposent en effet d'armes...
"Les Etats voyous", comme on dit...
Oui, et qui sont si incontrôlables, si instables, si pénétrés d'idéologie, qu'en effet on
doit se demander ce qu'on peut faire pour les désarmer et les mettre hors d'état de nuire. Et si on
a à cette question que la réponse de la guerre, déclencher une guerre de puissance, alors on est
parti pour un siècle extrêmement dangereux. C'est pourquoi j'approuve le président de la
République, des choix qu'il a faits en cette matière.
Ce qui est étrange d'une certaine façon depuis quelques semaines en France : la petite
musique de l'UDF, atlantiste, centriste, a un peu disparu. Je voudrais vous citer quand même
Raymond Barre qui, lui, le 14 février dernier, disait qu'il était contre le veto, que cela
détruirait la crédibilité de l'ONU, et que l'on introduit le veto que lorsqu'un intérêt national
majeur est menacé.
Là, un intérêt national majeur est en jeu. C'est la vision que la France a de l'avenir du
monde. Et la France, beaucoup plus largement qu'une majorité. Il me semble que tous les grands
courants politiques français partagent le même sentiment, à savoir qu'on ne peut pas régler les
problèmes si graves qui vont se poser à la surface de la planète, simplement en déclenchant le feu.
Non pas parce que la guerre est toujours la pire des solutions. J'ai une petite nuance sur ce point
avec le président de la République. Je pense que la guerre, c'est le mal, mais ça peut être le
moindre mal. Simplement, on arrive à la guerre quand on a essayé tout le reste. Et ce déclenchement
de la guerre par les Etats-Unis, en réalité en traitant avec désinvolture les instances
internationales et le droit, la position de l'administration américaine comme on dit, du président
Bush et de ceux qui l'entourent a été dans cette affaire, comment dirais-je, troublante, y compris
pour ceux qui sont les amis des Etats-Unis depuis le plus longtemps. Il y a beaucoup de gens qui
évidemment, entre Bush et Saddam Hussein, se sentent plutôt du côté des Américains, mais ça n'est
pas la question aujourd'hui, et il faut le leur rappeler. La question aujourd'hui c'est : quel est
le chemin que nous allons suivre pour résoudre les crises qui se préparent ? On a un dictateur...
Certains pensent que c'est la question tout de même. Je voudrais vous citer Kendal Nezane,
qui est le président de l'institut kurde de Paris. Ce matin dans Libération il dit : les Irakiens
sont déçus par la position française qui les condamne à rester sous la dictature de Saddam. Pour
certains, c'est la question.
Je ne le crois pas. Je pense au contraire qu'il y a un chemin qui pouvait être suivi, et
peut-être qui peut être amélioré encore, pour que les Etats-Unis, comme ils l'ont fait pour
Milosevic, décrètent que Saddam Hussein est un criminel contre les droits les plus élémentaires de
la personne humaine.
Intervention en Yougoslavie qui s'est faite sans l'accord de l'ONU. Vous vous en souvenez
François Bayrou, puisque les Russes avaient opposé leur veto. Et là, apparemment, ça ne posait pas
de problème !
Non vous voyez bien que ça n'est pas la même chose ! lorsque les démocraties sont dans le
même camp, alors on sent bien qu'il y a une légitimité des démocraties à intervenir. Lorsque les
démocraties sont divisées aussi profondément qu'elles le sont aujourd'hui, alors ceux qui
détiennent la puissance et le feu devraient s'interroger pour savoir pourquoi des pays aussi
attachés aux droits de l'homme, et aussi fidèles dans leur amité que la France ou l'Allemagne, sont
si profondément troublés.
C'est la faute des Américains. C'est ce que vous dites de l'administration Bush...
Je pense que l'administration Bush avait décidé la guerre, avant même que tout le concert
diplomatique débute. Je pense que le choix que l'administration a fait depuis le début, c'était
d'appliquer la puissance. Et que cela pose au monde des questions énormes. Nous avons un dictateur
en Corée du Nord. Il a la bombe atomique. Il a fait avant-hier un essai de missile, non pas de 150
kilomètres de portée, comme les Al Samoud de Saddam Hussein, mais de 1.500 kilomètres de portée !
en mer du Japon. C'était cette semaine ! qu'est-ce qu'on fait ? est-ce que les nations
démocratiques exercent une pression telle qu'il sera obligé de céder, ou est-ce qu'on lui déclare
la guerre, là-bas, en Corée ? et vous voyez bien qu'il y a là un déchaînement de questions, qui
risque d'entraîner la planète dans une situation extrêmement dangereuse. Voilà ce que disent ceux
qui sont les amis des Etats-Unis, et qui s'inquiètent des choix qui sont faits aujourd'hui par leur
administration.
Est-ce que vous vous êtes inquiet de rétorsions, de réponses américaines, qui pourraient
porter atteinte à l'économie française, aux bons rapports entre la France et les Etats-Unis
?
Pardonnez-moi, je pense que ce n'est pas la question la plus grave. Je pense que ça ne peut
pas se faire comme ça d'un claquement de doigts, mais je pense qu'il y a derrière ça une question
très grave, beaucoup plus grave que celle de rétorsion passagère, qui est de savoir ce que devient
l'ONU. Car si l'on se place dans l'hypothèse où les Etats-Unis ne trouvent pas de majorité, ou bien
ayant trouvé une majorité, ont trouvé un veto en face d'eux, et qu'ils déclenchent tout de même la
guerre, alors la première victime de la guerre c'est l'ONU. Il n'y a plus d'organisation des
Nations Unies, il n'y a plus de conseil de sécurité, puisque la puissance la plus importante de la
planète aura traité le conseil de sécurité avec cette désinvolture ! et donc, tout est à
reconstruire. Tout ce que nous avions bâti depuis cinquante ans. L'ONU, l'OTAN...
L'Otan qui est également ébranlé...
Et l'union européenne...
L'union européenne... Jacques Chirac a dit hier : je ne suis pas très inquiet, elle va sortir
renforcée de la crise, car les différents membres de l'union européenne auront tellement de remords
de ne pas être arrivés à une position commune, qu'on trouvera des positions communes. Vous y croyez
?
Non. Je ne partage absolument pas ce sentiment. C'est la partie où je me suis trouvé très
éloigné de l'analyse du président de la République hier soir. Je pense que l'union européenne est
dans une crise profonde, et que ce n'est pas en la divisant...
Qu'est-ce qu'il faudrait faire aujourd'hui ?
... En la divisant comme elle l'a été qu'on la renforcera. Diviser c'est diviser, et on est
naturellement en situation plus fragile après qu'on ne l'était avant.
En un mot, qu'est-ce qu'il faudrait faire pour recoudre un peu les liens ?
Je pense qu'il aurait fallu, dès le premier jour de cette crise, s'obstiner à trouver une
position européenne et à présenter un front européen. Alors la Grande Bretagne aurait été sur une
ligne différente. Elle aurait été d'une certaine manière au pied du mur.
Il ne fallait pas faire cavalier seul avec les Allemands, c'est ce que vous dites.
Le choix européen, vous savez bien que je le dis depuis la première heure de cette crise, me
paraissait essentiel pour l'équilibre futur de la planète. Je pense que la grande question qui se
pose, c'est celle des organisations internationales : ONU, Otan, Union Européenne, aujourd'hui
fragilisées. Et demain, la question c'est l'équilibre des puissances. Est-ce que les Etats-Unis
sont la seule puissance de la planète, ou est-ce qu'on bâti en face d'eux une puissance
équivalente, ou qui puisse parler aussi fort ? Pour l'instant on en n'a pas pris le chemin. C'est
la grande faiblesse de la position que nous avons choisie.
RTL