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L'arbre et le fruit

12 avril 2005

"Dans le siècle achevé, et en ce début de XXIème siècle, la figure de Karol Wojtyla aura été pour beaucoup d'entre nous une figure de vie. A la fin des années 70, la Pologne martyre était pour bien des jeunes Français, dont nous étions, une terre de résistants inlassables."

Dans le siècle achevé, et en ce début de XXIème siècle, la figure de Karol Wojtyla aura été pour beaucoup d'entre nous une figure de vie.
A la fin des années 70, la Pologne martyre était pour bien des jeunes Français, dont nous étions, une terre de résistants inlassables.
Dès 1956, révolte de Poznan, écrasée. 1968, révolte des étudiants, écrasée. 1970, grèves ouvrières de Gdansk, écrasées. En 1976 enfin constitution du groupe KOR, comité de défense des ouvriers emprisonnés et de leurs familles. Pour la première fois, le monde ouvrier et le monde des intellectuels se retrouvaient et se rencontraient. C'était la naissance des universités clandestines. C'était un réseau résistant d'autant plus fascinant qu'il demeurait non-violent, refusant d'offrir au pouvoir soviétique la révolte armée qui aurait justifié, une fois de plus, l'intervention des chars.
C'est ainsi qu'il faut se souvenir, presque trente ans après, de ce que fut l'annonce de l'élection de ce pape, la graine que sema dans nos coeurs la fumée blanche de la chapelle Sixtine, comme un coup de tonnerre silencieux, totalement inattendu de tous les observateurs du Vatican.

"Habemus papam" "nous avons un pape" dit le cardinal camerlingue. Et les journalistes de guetter le nom de l'élu. Et ils entendirent alors dans un brouhaha pour eux indistinct un nom jamais pronostiqué :
"Carolum Sanctae ecclesiae cardinalem Wojtylam". De cette surprise, il ne crurent pas leurs oreilles, demeurèrent bouche bée, feuilletant fébrilement leurs notes. Et alors, en une émotion que nous serons nombreux à ne pas oublier, commencèrent à s'égrener dans les postes de radio les noms de Pologne, de Cracovie, le nom de cette homme jeune, courageux et grand, Karol, de la Sainte Eglise cardinal Wojtyla.

Et, pour nous, ce qui entrait au Vatican, c'était la jeunesse de la liberté, c'était la communauté indomptable des intellectuels catholiques de Cracovie, les revues qui les fédéraient, le peuple de Pologne qui disait dans les églises sombres que le matérialisme ne le réduirait pas.

Les premiers mots du nouveau pape furent : "N'ayez pas peur." Et nous l'entendions en même temps pour nos vies, notre foi et notre conviction, et aussi pour l'Europe coupée en deux par le rideau de fer.

Ce fut ensuite l'admirable enchaînement des gestes et des mots simples, des mots évangéliques, qui dessinaient un monde différent. Dans l'ordre spirituel, c'était un sourirei calme et bon d'homme fort. Dans l'ordre politique, c'était une silhouette frêle seule contre un système.

Je me souviens de la crainte qui filtra pourtant dans la société polonaise quand on annonça le premier voyage dans son pays de l’ancien évêque de Cracovie. Quand un pape visite ainsi un pays, il doit nécessairement rencontrer les autorités civiles, donc en Pologne le pouvoir communiste, Jaruzelski et ses lunettes noires. Et les compagnons du pape se disaient : « ainsi, c’est comme une reconnaissance. Ainsi notre combat n’aura servi à rien, puisque le pouvoir se trouvera légitimé par la visite de notre pape. » Ils avaient bien tort d’avoir peur ! Jean-Paul II descendit de l’avion, embrassa la terre, s’approcha d’un micro et dit ces mots qui avaient force irrésistible : « écoutez moi bien : il est écrit ‘j’étais en prison et vous m’avez visité’ ! ». Et en une seule phrase les « autorités », leurs uniformes et leurs services secrets, se trouvaient changées en geôliers et le peuple prisonnier était destiné à la libération.

Trois ans, dix ans, de marathon autour de la planète, et les jeunes qui vibraient, et Solidarnosc qui se délivrait du communisme et le mur de Berlin qui tombait, et nombreux furent ceux qui pensèrent que cet homme seul, sans aucune des divisions que comptait ironiquement Staline, avait plus fait pour faire tomber le mur que l’arsenal des fusées Pershing.

Mais le 13 mai 1981, moins de trois ans après l’élection, un extrémiste turc fanatisé avait déchargé son revolver sur l’homme en blanc. On n’a jamais su qui avait armé le bras d’Ali Agça. Mais il apparut après quelques années que l’épreuve de l’attentat, la longue opération, peut-être les multiples transfusions de sang qu’il avait subies, avait commencé insidieusement de ruiner la santé de « l’athlète de Dieu ».

Commença alors un autre témoignage. L’épreuve de la souffrance, de l’affaiblissement, du corps qui trahit, du vieillissement de celui dont la jeunesse avait été un emblème pour son Eglise.

Et cela aussi disait « n’ayez pas peur ! »

La maladie du pape, la vieillesse du pape disaient non seulement aux croyants, mais à tous les hommes, que ni la maladie, ni la vieillesse ne sont à mettre au rebut de l’humanité. Qu’en matière de vie humaine, pour donner un sens à la course, les derniers mètres comptent autant que les premiers. Mais qu’on n’est pas moins homme, et qu’on n’est pas moins âme, dans l’humanité souffrante que dans la jeunesse triomphante. Et même qu’il y a une lumière particulière dans cet âge de souffrance.

Dans les gestes qui perdaient de leur précision, dans la main qui n’obéissait plus, dans le long silence de celui qui, au milieu d’une homélie, n’arrivait plus à parler, il y avait encore le « j’étais prisonnier et vous m’avez visité » du lointain voyage en Pologne, sauf que la proposition du Christ s’était inversée et que maintenant il était devenu le prisonnier au lieu du visiteur. Et tout le monde voyait bien que la vie du prisonnier dans sa prison avait un prix infini.

C’était ainsi le deuxième témoignage de Jean-Paul II. Et à tous ceux qui s’interrogeaient gravement, et avec commisération, sur ce calvaire, sur l’Eglise dont l’administration souffrait, la constance douloureuse du pape malade répondait que l’Eglise parlant de la vie n’a pas à se poser les questions qui sont celles d’un Etat ou d’une entreprise, qu’elle appartient à un autre ordre, que vieillir et souffrir, c’est vivre aussi, et vivre aussi grand que lorsqu’on parcourt le monde à grandes enjambées dans la force de la jeunesse…

C’est ainsi que ce grand arbre donna tant de générations de fruits pour la conscience de l’humanité.

Alors pourquoi, devant tant de grandeur et tant de bonté, avoir manifesté comme responsable politique, quelque réserve aux signes officiels du deuil de l’Etat ? C’est que pour moi, le propre des réalités spirituelles, c’est qu’elles n’appartiennent pas au même ordre que les réalités politiques.

Le deuil et le chagrin devant un chef spirituel, le plus grand des chefs spirituels, ne requièrent pas la mobilisation des signes « ostensibles » de l’Etat. Ce deuil, cette tristesse, cette gratitude, cette espérance, sont à la fois d’ordre intime et de l’ordre d’un peuple. Ils n’appartiennent pas à l’ordre de l’Etat, ils ne demandent pas de circulaires officielles, ni la convocation des préfets de la République en uniforme au premier rang des offices religieux.

Il est étrange pour certains que ce soit un croyant qui exprime cette réserve. Mais il me semble plutôt que cela a du sens. Nos principes de laïcité républicaine française, s’ils sont ce que nous disons qu’ils sont, ne sont pas pour les athées et contre les croyants. Ils sont pour tous, de toute confession, de toute religion, de tout agnosticisme, de tout athéisme, de toute philosophie, et en particulier, spécialement, pour les disciples de Celui qui a prononcé cette parole libératrice : « rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ».

Le 1er septembre 1988, le grand poète polonais, prix Nobel, Czeslaw Milosz, écrivait dans son journal parlant de Jean-Paul II : « aux jours de sa misère, la Pologne a reçu un roi, et un roi tel qu’elle en rêvait ; de la tribu des Piast, juge sous les pommiers, ne se mêlant pas à la réalité grinçante de la politique… Roi porteur de la foi dans le Messie, profondément convaincu qu’il existe un royaume spirituel où se jouent des combats, des luttes et des triomphes, à côté de cette autre histoire des vivants, mais dans un rapport étroit avec elle. »

Pour beaucoup d’entre nous, les royaumes spirituels sont des royaumes de vie. Ils ont une importance et une grandeur à nulle autre pareille. Mais c’est une conviction intime et familiale, une conviction de communauté, que nous nous sommes engagés à ne pas mélanger à notre ordre républicain. Remettre chaque chose à sa place, le spirituel et le temporel, c’est aussi une manière de suivre l’enseignement de Karol Wojtyla qui exhortait les siens à penser ferme pour penser juste.




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