Pau royaume céleste
par François Bayrou
18 mars 2005
"Au commencement, il y a la géographie. Pau est une falaise au bord d'un océan. Mais l'océan est de terre, de collines, de moutonnements d'arbres, et la vague bleue qui se forme à l'horizon, ce sont les Pyrénées. Et par-dessus tout cela, le plus beau ciel du monde. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Lamartine écrivant à Stendhal.
Il y a cette falaise, ce balcon sur la plaine, ce belvédère. Il y aura donc un château. "
Au commencement, il y a la géographie. Pau est une falaise au bord d'un océan. Mais l'océan est de
terre, de collines, de moutonnements d'arbres, et la vague bleue qui se forme à l'horizon, ce sont
les Pyrénées. Et par-dessus tout cela, le plus beau ciel du monde. Ce n'est pas moi qui le dis,
c'est Lamartine écrivant à Stendhal.
Il y a cette falaise, ce balcon sur la plaine, ce belvédère. Il y aura donc un château.
Car viennent les figures de l'histoire. Le premier qui s'avance est un homme flamboyant, doué
pour tout, la chasse, les lettres, la guerre, la politique. Parfois, quand il se lâche, il trucide
ses rejetons. Il se nomme Gaston, on l'appelle Phébus, comme Apollon, comme le soleil. Il proclame
l'indépendance du Béarn, après avoir protégé son pays libre d'une ceinture de forteresses chargées
de le défendre contre le roi de France aussi bien que contre le roi d'Angleterre. La première tour,
ce sera Pau. C'est le XIVe siècle en Béarn.
La deuxième figure est un peu pâle. C'est celle d'un jeune homme fragile qui, épousant
l'héritière du trône voisin de Navarre, apporte à sa dynastie la seule chose qui lui manquait : une
couronne de roi. Et qu'importe que bientôt, Pampelune conquise, la Navarre soit une couronne sans
royaume. Le Béarn est un royaume à qui il ne manquait qu'une couronne. C'est le XVe siècle en
Béarn.
La troisième figure est une femme, la plus grande intellectuelle de son temps alors que le
mot n'existe pas encore, surtout au féminin. Elle est soeur unique et aimée du roi de France,
François Ier. Elle sera femme de roi, Henri d'Albret, roi de Navarre. Pour l'accueillir, le château
fort s'est fait palais de la Renaissance.
Elle ouvre la voie à la quatrième figure de la saga, son petit-fils, qui naît une nuit de
décembre et à qui est réservé le plus extraordinaire des destins. Il verra son père, chef des
catholiques, faire la guerre à sa mère, chef des protestants. Plus de mille de ses compagnons,
rassemblés pour son mariage, seront massacrés sous ses yeux à la Saint-Barthélemy. Il sera
résistant, conquérant, pacificateur. Il sera roi de France, en riant, amoureux, en pleurant, et
mourra poignardé pour avoir fait la paix dans son peuple en signant l'édit de Nantes. Il sera Henri
IV, le premier roi de France et de Navarre. C'est le XVIe siècle en Béarn.
Ce n'est pas une ville, c'est une saga. Tout s'y tient, tout s'y lit, dans le paysage et dans
le ciel. Deux siècles plus tard, c'est Wellington, celui de Waterloo qui s'arrête à Pau, à la tête
des armées anglaises, de retour d'Espagne. Wellington, ses troupes, ses chevaux, ses chiens, et
force Irlandais, ses compatriotes, pour soigner les uns et honorer les autres. Les soldats, les
chevaux, les chiens et les Irlandais, pêle-mêle, tombent amoureux du pays. Je le sais bien. Je
descends de l'un d'eux.
Parmi eux, un médecin, Alexander Taylor, qui décide sur-le-champ qu'il ne pourra plus vivre
ailleurs qu'au sein de ce paysage, qu'il s'installera là une fois la guerre achevée et que ce
climat unique sera le meilleur du monde pour soigner la tuberculose des fils de famille et la
mélancolie de ceux qui ont trop d'argent.
Les uns et les autres affluent. Ce que n'avaient su faire ni Gaston Phébus, ni Marguerite de
Navarre, ni même Henri IV, Taylor le fera. Le monde se donne rendez-vous à Pau. Pendant un
demi-siècle, les grandes familles britanniques et les riches familles américaines entraînent la
ville dans un tourbillon de chasses, de courses de chevaux, de fêtes, de golf, de folies plus ou
moins alcoolisées, au premier rang desquelles la plus enivrante de toutes : la découverte de
l'aviation.
A Pau, la terre entière vient apprendre à voler. Et ceux qui volent ne seront pas volages. On
le verra quand la guerre viendra. Car les fils de famille, les milliardaires encanaillés, les
cavaliers intrépides, les aviateurs téméraires, un grand rire à la bouche, quitteront les
somptueuses villas à peine construites, sangleront leur uniforme comme ils boutonnaient leur habit
pour la chasse, convoqueront leur banquier pour payer eux-mêmes leur avion et entreront dans la
fournaise où ils se feront tuer pour la liberté de la France.
Trente ans se passent, agricoles et artisanaux. Pau, qui était capitale du monde, est
redevenu chef-lieu du Béarn. Ma mère, qui n'est pas encore ma mère, livre du lait et du beurre aux
villas décrépites. Mon père, qui n'est pas encore mon père, vend au foirail du maïs et des
haricots.
Mais les Pyrénées bleues n'avaient pas tout dit de leurs secrets. Les années 50 vont sonner.
Quelques foreurs quasi ruinés, perçant leur dernier puits avant dépôt de bilan, découvrent du
pétrole, très près de la surface. On croit que c'est le Texas. Ils font fortune en quelques mois
et, comme on ne se refait pas, ils continuent à forer. Le 19 décembre 1951, gigantesque explosion :
le gaz formé il y a quelques millions de siècles, au temps où les Pyrénées étaient une mer, le gaz
piégé par le surgissement des montagnes, explose dans le ciel du Béarn. Ça tombe bien, j'ai 6 mois.
Pour fêter ce surgissement, on convoque Red Adair, histoire de dompter l'immense geyser et
d'empêcher la nappe de gaz d'occire les foreurs et les bébés du coin.
Alors des puits, alors des torchères, alors des lumières jusqu'à l'horizon, le Béarn
d'avant-garde et les villes nouvelles. Gaz et pétrole rameutent techniciens, ingénieurs et
chercheurs, géologues, informaticiens et chimistes. A leur tour, ils se jettent sur les gisements
d'au-delà des mers et le grand large revient à Pau. Dans la plaine, c'est l'aviation qui est reine,
puisque se fabriquent ici deux sur trois des moteurs d'hélicoptères qui volent dans le monde.
Le gaz s'épuisera, bien sûr, mais plus rien ne fera oublier à cette ville, en liaison avec
les cinq continents, qu'elle est redevenue une capitale.
Et par-dessus tout cela, le plus beau ciel du monde.
Libération