Réponse à Maurice Druon
par François Bayrou dans le Figaro
28 juillet 2004
Le 26 juillet 2004, Maurice Druon, Académicien français, s’en est pris dans une tribune violente à François Bayrou, et au-delà, au centre, à la province, à Strasbourg et à l’Europe. Le surlendemain, François Bayrou lui répondait dans les mêmes colonnes.
M. Druon ne s’occupe, par définition, que de choses essentielles. Il y a quelques semaines
une de ses chroniques concernait l’élection de M. Giscard d’Estaing à l’Académie
Française. M. Druon jetait tout son poids, présumé important, dans la balance (à tous les sens du
terme), pour empêcher que pût entrer quai Conti, le président honni qui avait eu un jour
l’impudence de voter « non » au général de Gaulle. M. Giscard d’Estaing fut élu dès le
premier tour de scrutin. Il y a là un indice assez probant de l’influence que l’ancien
secrétaire perpétuel exerce sur ses confrères, qui ayant l’avantage de le rencontrer plus
souvent que moi, tous les jeudis en tout cas, ont l’occasion hebdomadaire de juger de la
pertinence de ses jugements.
Lundi dernier M. Druon m’a consacré la plus récente de ses Philippiques. On a les
Démosthène qu’on peut. Mais comme disait Philippe de Macédoine, quand on cherche, on trouve.
M. Druon juge que le signataire de ces lignes a des problèmes d’ego. Venant de M. Druon
dont la notice biographique officielle annonce aux populations qui en ignoreraient (je confesse que
j’en étais) qu’il est –je cite- « Grand-Croix de l’ordre du Christ du
Portugal, de l’Aigle aztèque du Mexique, Commandeur de l’Ordre du Phénix de Grèce (le
pauvre Démosthène n’en était même pas chevalier), du Mérite Culturel de Monaco, Grand
officier du Mérite souverain de l’Ordre de Malte, et du Ouissam Alaouite, de l’ordre du
Lion du Sénégal, de la Croix du Sud, et du Cèdre du Liban (j’ai sauté dix-sept autres
décorations aussi prestigieuses pour épargner une modestie que l’on sait chatouilleuse)
venant de cet homme drapé de bure et marchant le front bas, cette exhortation à éviter les
dilatations de l’ego m’a touché.
Mais le fond de l’épigramme était ailleurs. M. Druon a des mœurs simples. Il y a
ce qu’il aime, essentiellement le RPR dont il fut successivement membre du comité central,
député de Paris, député européen et ministre. Et il y a ce qu’il n’aime pas. Et là,
wagon ! En politique, M. Druon déteste tout le reste : particulièrement le centre, la province,
Strasbourg et l’Europe. Il se trouve que je suis militant du centre, élu de province,
amoureux de Strasbourg, et partisan de l’Europe.
Je le confesse, cela fait beaucoup pour un seul homme. Il se trouve aussi que je suis un
admirateur, certes quelque peu hétérodoxe, du général de Gaulle, et que M. Druon qui prospéra dans
le gaullisme a oublié la première leçon de l’homme du 18 Juin : ne pas se prosterner devant
les puissances établies, singulièrement, particulièrement, principalement, lorsque la puissance
vient du nombre.
Première thèse de M. Druon : l’UDF a fait perdre le referendum de 1969 au général de
Gaulle et c’est très mal. Passons sur les détails de date qui vaudraient quelque annotation
désagréable à une copie d’histoire de seconde. L’UDF a été créée en 1978, neuf ans
après le referendum de 1969. Neuf ans, c’est peu de chose. Allons à l’essentiel. Disons
que pour M. Druon, l’UDF intrinsèquement perverse aurait mérité de faire perdre ce
referendum.
Le débat est d’importance : nous sommes nombreux à penser, Valéry Giscard
d’Estaing comme moi, qu’il était une moitié du referendum de 1969 qui aurait dû valoir
un « oui » enthousiaste, c’était la création de régions, de provinces, pour contrebalancer le
poids de Paris, en ce pays trop centralisé. Mais le général de Gaulle en profitait pour supprimer
le Sénat, seul contre-pouvoir politique en 1969, et en cela, nous pensons aujourd’hui encore
qu’il se trompait.
Car nous sommes, en effet, militants des contre-pouvoirs. Particulièrement en ces temps où
les amis de M. Druon nous font une « démocratie » de parti unique, de nominations féodales, de
presse contrôlée par les amis. Chaque fois qu’un pouvoir cherchera à devenir absolu, on nous
trouvera dans la réticence et s’il le faut dans la résistance.
En ce sens, nous sommes par essence des libéraux, dans la lignée de Tocqueville et de
Montesquieu, ceux qui croient que le pouvoir absolu corrompt absolument. Ceux qui savent que
l’erreur humaine étant ce qu’elle est, le pouvoir absolu, construit sur un socle de
consciences couchées et de jugements abolis, est assuré de se tromper absolument.
C’est cela, horresco referens, le Centre, que M. Druon abhorre, et qu’il définit
comme l’erreur absolue en matière de hiérarchie des valeurs. N’en déplaise au
Grand-Croix de l’Aigle aztèque et au Commandeur du Phénix, il n’est pas absolument
assuré que ce soit se tromper de hiérarchie des valeurs que de ne pas adopter exactement les
siennes. Comme penseurs politiques, je préfère Montesquieu et Tocqueville à Druon. Encore un
trouble de l’ego.
Deuxième thèse de M. Druon : parmi les maladies dont l’UDF a contaminé la vie publique
en France, il y a le régionalisme, le provincialisme… M. Druon a la bonne fortune
d’être né à Paris. Il en est content. Dans les beaux quartiers, il reçut l’enseignement
des meilleurs maîtres. Il n’est pas jusqu’au concours général (toujours notice
biographique à l’usage des foules qui en ignoreraient) qui n’allât jusqu’à
couronner précocement de ses lauriers ce front puissant. Mais ayant ainsi bu à pleines gorgées le
lait de la fortune, il lui en est venu comme une incompréhension pour tous ces mortels ordinaires,
à peine Français sans doute, que la destinée cruelle a faits naître ailleurs et qui ont la
faiblesse d’aimer le pays de leur enfance. Par exemple ces Pyrénées lointaines, d’où
l’on ne peut venir qu’à la force du poignet, « fils d’agriculteur, doué pour les
études » -pas tellement Druon, pas tellement… Ou l’Alsace… Quand Druon, issu des
beaux quartiers, mesure qu’un secondaire Pflimlin (avec un l après le f, Druon, avec un l,
comme en Alsace…) a conçu l’idée saugrenue que Strasbourg pourrait devenir la capitale
parlementaire de l’Europe, il ne peut mettre une telle anomalie que sur le compte de son
centrisme, c’est à dire d’une « déviation dans la hiérarchie des valeurs ».
Et le Druon issu des beaux quartiers de moquer lourdement à l’usage des lecteurs du
Figaro, cet accent alsacien, ces « Strasbourg, ville martyre », et la « réconciliation de la France
et de l’Allemagne ». Il est vrai que Strasbourg, « belle mais provinciale », « n’avait
que des divertissements limités », et de surcroît ne pouvait être que « difficile d’accès »,
avec son aéroport « embrumé » bref n’ayant rien de ce qui peut attirer, selon Druon, les
diplomates à pochette et les intellectuels germanopratins.
Il y a, en quelques lignes, dans cette page du Figaro, tout le mal français, mépris pour la
province, ignorance absolue de la vie réelle des Français, condescendance insultante, esprit de
caste d’un autre siècle. Aux provinciaux, le mérite et la besogneuse droiture, mais
qu’ils veuillent bien se souvenir que la vie intellectuelle, politique, la « grande » presse,
et naturellement les délices noctambules sont réservées à « la grande métropole des arts et des
affaires ».
Or il se trouve, Druon, patriotisme pour patriotisme, qu’il est des millions de
Français et des dizaines de millions d’Européens qui ont vu dans le choix de Strasbourg
quelque chose qui parlait non pas seulement aux diplomates en mal de vie nocturne comme vous le
suggérez si élégamment, mais à l’âme de l’Europe. Quelque chose qui aux Gaullistes
authentiques, ceux qui se battaient et qui mouraient, parlait du serment de Kouffra. Quelque chose
qui parlait de l’identité de la France déchirée et cicatrisée, et qui, en effet, pouvait
laisser croire que notre pays frappé d’acromégalie pourrait se rééquilibrer. Et il se trouve
des centaines de parlementaires européens pour défendre ce choix, session après session, et tant
d’amoureux de Strasbourg, dont je suis, pour ne pas tolérer sans malaise que dans le combat
si difficile qu’ils mènent, on leur tire ainsi dans le dos en donnant raison aux contempteurs
de Strasbourg.
Et que dire de la Bretagne ? Qu’un parlementaire européen respecté, comme Philippe
Morillon, élu dans la première circonscription maritime de France, ait choisi, dans le drame
économique et humain que les pêcheurs traversent devant la raréfaction de la ressource, de présider
la commission de la pêche, laisse un Druon pantois. Comment, cher ami, au lieu de la Commission des
affaires étrangères, celle-là noble, celle-là fréquentable, la pêche… La caque sentira
toujours le hareng.
Il se trouve qu’il est des élus qui croient assez à l’Europe et à la défense des
pêcheurs, européens et français, et pas seulement pendant les campagnes électorales, pour
considérer que la pêche est aussi essentielle à l’avenir de l’Union que la diplomatie.
Troisième thèse de Druon, et pas la moindre : étant donnée la composition du parlement
européen, il est scandaleux, anti-national, d’avoir décidé de siéger ailleurs qu’au
groupe du PS (PSE) et de l’UMP (PPE), « les plus nombreux et entre qui les plus graves sujets
se débattent et les plus grandes fonctions se distribuent ». Ici se laisse entrevoir Druon le
stratège. Après Démosthène, toujours dans l’ordre du Phénix, Périclès.
Minute, Papillon. Je reçois avec l’humilité naturelle chez les « fils
d’agriculteurs » béarnais tancés par des grand-croix de l’ordre de l’Aigle
aztèque, les leçons de modestie. Nous avons un peu plus de mal avec les leçons de parisianisme.
Mais nous avons un travers : nous ne recevons pas les leçons de patriotisme ; nous ne recevons pas
de leçons d’Europe de la part des Druons qui s’y sont toujours opposés ; et nous ne
recevons pas les leçons de démocratie.
Une fois pour toutes, nous avons appris cela entre 14 et 18. Nous sommes morts par millions
dans les tranchées puantes. Nous avons nos noms et nos prénoms sur les monuments aux morts dans les
tout petits villages. Dans le village d’où je viens, nous avons gagné, avec trente-six morts
pour trois cent cinquante habitants, tous nos brevets de patriotisme.
Et cela nous a ouvert l’esprit. Par exemple, nous sommes assez sensibles quand la
France se voit injustement rabaissée. Nous sommes les seuls à avoir voté contre le traité de Nice,
négocié par Chirac et Jospin, soutenu et ratifié par les copains de Druon et qui, contre toute
raison, fixa pour jamais la domination numérique de l’Allemagne sur le Parlement européen.
Et c’est même pourquoi, si l’on voulait que les parlementaires français occupent
de véritables responsabilités, il fallait inventer une stratégie différente. En faisant naître un
troisième groupe puissant (88 parlementaires), l’UDF a obtenu, avec ses 11 parlementaires sur
732, deux des vingt présidences de commission du Parlement européen. Ainsi la France présidera
quatre commissions sur vingt, une pour l’UMP, une pour le PS et deux pour l’UDF, dont
la pêche et la très importante commission des libertés publiques en Europe par Jean-Louis
Bourlanges.
Druon devrait savoir cela : il fut parlementaire européen. Il le fut douze mois,
puisqu’il s’était fait élire sur une liste qui dénonçait dans les militants européens
le « parti de l’étranger ». C’était avant de voter non au traité de Maastricht. Donneur
de leçons de présence française en Europe, il se soumit à l’admirable règle dite du «
tourniquet », inventée par Jacques Chirac. Nous ne prenons pas de leçons d’Europe, nous qui
fûmes fantassins de tous ses combats, de l’appel de Schuman à la CED, du traité de Rome au
referendum de Maastricht, de la part de ceux qui toujours furent contre cette espérance et ce
projet.
Et enfin nous ne prenons pas des leçons de démocratie. Car, au-delà de la stratégie et de la
tactique parlementaires, nous ne nous agenouillons pas devant les puissants pour leur baiser la
babouche comme le font les commandeurs du Ouissam Alaouite. Quand nous contemplons un groupe
parlementaire, notre première question n’est pas : combien sont-ils ? Mais que défendent-ils
? Et il se trouve que nous nous défions de ceux qui ne défendent plus rien. Nous sommes Européens,
et même fédéralistes, et nous avons les idées simples : nous voterons « oui » au referendum et nous
ne voulons pas siéger dans le même groupe que ceux qui vont voter « non ». Il suffirait
d’ailleurs pour résumer ce qu’est devenu le PPE, de mentionner qu’il est
désormais le parti de M. Druon.
Et il suffit de voir à quelle pantalonnade parlementaire a conduit cette religion des groupes
nombreux dont Druon s’est fait chapelain. La première décision que le PPE-UMP et le PSE-PS
ont prise à Strasbourg, bafouant tous leurs engagements de campagne a été de voter ensemble, à la
présidence du parlement européen, pour le socialiste d’appareil Borrell, contre Geremek, le
premier des compagnons de Solidarnosc, libérateur de l’Europe.
Druon trouve sans doute que c’est très bien. Nous trouvons que c’est nul,
anti-démocratique et anti-historique. Et nous sommes très heureux d’avoir présenté le
résistant Geremek contre les compromis d’appareil qui sont désormais la religion européenne
de tous les Druon. Nous n’avons pas peur des puissances établies, ni du nombre. En cela nous
sommes plus près de de Gaulle que de Druon. Nous avons appris de lui qu’il fallait bousculer
les (provisoires) puissances établies lorsqu’elles se trompaient. Il arriva à de Gaulle
d’être minoritaire, et même ultra-minoritaire. Il ne courut pas s’inscrire dans le
groupe des puissants de l’heure. Il se contenta de ne pas se rendre.
Cela fait deux visions du monde. Il y a d’un côté de Gaulle le rebelle qui
n’accepta jamais de décoration. Et de l’autre Druon, grand-croix de l’ordre de
l’aigle aztèque et commandeur du Phénix, désormais converti au PPE et au PSE, qui vote
Borrell contre Geremek, et qui veut que l’on se partage les postes. Nous sommes quelques-uns,
comme on l’aura compris, assez contents de ne pas être du côté de Druon.
Le Figaro
Article réponse à Maurice Druon
Quel talent! Merci François Bayrou de tant d'energie. J'ai rarement ri avec autant de jubilation. Bien qu'un peu honteux de porter le même nom que l'académicien visé et qui ne l'a pas volé! Mais heureux de n'avoir que le nom en commun!!!Vivement 2012 que l'on vote. Cordialement. Emmanuel Druon.
Répnse à Maurice Druon
Quand ce ne serait que pour cette leçon infligée à Maurice Druon, que je connais mieux sous le sobriquet de Monsieur Neveu, François Bayrou emporterait l'adhésion à son nouveau parti. Hommes de petites lettres, solennel et approximatif, mais assez bon cependant pour émoustiller les amateurs de (mauvaises) séries télévisées, Druon se veut aussi, et depuis trop longtemps, oracle politique. Il a même été, hélàs, ministre de la Culture, ce qui lui a permis, usant avec sa lourdeur coutumière des outils de la censure ( j'en fus un témoin direct), de régler ses comptes avec maints intellectuels, accusés par lui de se nourrir à la sébile- argument populiste s'il en est. Voici donc l'homme qui croit aimer de Gaulle, qui n'aime pas la France des régions, ni l'Europe des coeurs...et surtout pas le Centre. Ce qui est somme toute normal, tant son épaisseur réelle se dilue dans l'extrême périphérie des notoriétés.
Homme de lettres
Homme de lettres, François Bayrou sait mettre ce talent au service des grandes valeurs humanistes ! Jamais aucune distance dans ce texte qui ferait que les "profanes" dont je suis ne se sentiraient largués ou malvenus dans ce débat ! Chapeau ! qu'ils sont loin ses concurrents et pourtant il est très près du peuple !
Quel talent !
Tous supporters de François après avoir lu son texte à l'intention de M. Druon. Non, nous le peuple français, pas à majorité parisienne, nous n'avons de leçons de démocratie à recevoir de personne, n'en déplaise à ce monsieur Druon. Faut pas le chercher "notre béarnais", car on le trouve, n'est-ce pas ? Merci M. BAYROU pour votre talent d'écrivain.
Excellent!
De toute manière aucun candidat n'arrive à la cheville de François Bayrou c'est simple et de plus la façon dont il exprime ses idées est un régal tellement c'est clair et dit avec les mots justes !..... Cet article est le meilleur exemple qui soit...brillantissime.